Charles Guérin

Le Cœur solitaire, 1898



 
Qu’on ouvre la fenêtre au large, qu’on la laisse
Large ouverte à l’air bleu qui vient avant la nuit !
Je voudrais, ah ! marcher autour de moi sans bruit,
Entendre ce que dit l’automne à ma tristesse ;
Car voici la saison où la sève s’épuise.
C’est un des derniers soirs de septembre ; la brise
Promène sur les champs les cheveux de la Vierge ;
L’ombre des peupliers est longue sur les berges ;
L’herbe humide vacille et tombe au fil des faux ;
Les feuilles des rameaux frissonnent, le ruisseau
Bouillonne au loin d’écluse en écluse ; on entend
L’écho sourd des fléaux qui s’abattent sur l’aire,
Des voix, des pas d’enfants qui font craquer les faines.
Soirs de l’automne, soirs de douceur tendre et claire !
Septembre met l’anneau d’or rouge au doigt de l’an.
Vous qui passez là-bas, connaissez-vous ma peine,
La peine que je porte au fond de l’âme ? Elle est
Pâle comme un soleil déclinant sur la vigne,
Fraîche comme le grès d’une jarre de lait,
Et frémissante aussi comme un duvet de cygne.
Peine qu’on ne saurait nommer, chagrin sans cause
D’orphelin qu’à la nuit nulle chanson ne berce,
Pareille sous les pleurs aux fléchissantes roses
Dont le calice est lourd de pluie après l’averse,
Ma peine qui jadis ressemblait à l’hostie
Éblouissante et nue au cœur de l’ostensoir,
Cette peine est vraiment trop obscure ce soir :
Qu’on ouvre la fenêtre au large, sur la vie !
 

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