Jeanne-Marie Guyon


L’âme amante qui ne respire qu’amour


Air : Je ne veux que Tircis


Je ne saurais parler, sans parler de l’amour ;
    J’aime mieux garder le silence :
    Heureuse de perdre le jour,
    En vivant sous sa dépendance.
 
On me dit que d’amour je parle à tout moment ;
    On m’en fait souvent le reproche :
    Je trouve mon contentement
    D’en entretenir qui m’approche.
 
Mon plaisir est l’amour : je veux sans fin chanter
    Et mon bonheur et sa louange :
    L’amour peut seul me contenter :
    Sans l’amour que tout m’est étrange !
 
L’amour a mon esprit, il possède mon cœur :
    Il est suffisant à soi-même :
    Il renferme tout mon bonheur ;
    Je ne puis vivre si je n’aime.
 
L’amour fait mon plaisir, l’amour fait ma douleur ;
    Il est ma joie, et ma souffrance :
    Sans l’amour je n’ai point de cœur,
    Et tombe dans la défaillance.
 
Ô toi, divin amour, seul et souverain bien,
    Voudrais-tu me fermer la bouche ?
    Malgré l’homme sois mon soutien ;
    Puisque toi seul : Amour, me touches.
 
Que l’on m’ôte l’honneur, les biens, la liberté,
    Tous mes amis, même la vie ;
    Contente de ta vérité,
    Je serai du trouble affranchie.
 
Si tu le permettais, ô pur et chaste amour,
    Tu pourrais par moi te transmettre :
    Si d’amour je fais un discours,
    C’est à toi de le faire admettre.
 
Je veux, ô cher Amour, t’écrire dans les cieux
    Que l’amour y serve d’étoiles ;
    Je veux t’écrire en tous les lieux,
    Sur la nuit, sur ses sombres voiles.
 
J’écrirai sur la nuit l’amour avec du feu ;
    Et par ce brillant caractère,
    Je ferai brûler pour mon Dieu
    Le Ciel aussi bien que la terre.
 
Je veux écrire en toi, ô fluide Océan,
    Et tracer l’amour sur tes ondes :
    Car l’amour est assez puissant
    Pour graver sur l’eau vagabonde.
 
Je te veux, cher amour, écrire sur les monts ;
    Je te veux graver sur la pierre :
    Dans les abîmes plus profonds,
    Je ferai voir ton caractère.
 
J’écrirai sur le cœur l’amour pur et parfait,
    Le burinant à traits de flammes :
    Mon esprit sera satisfait
    D’imprimer l’amour dans les âmes.
 
J’irai dans les enfers et crierai nuit et jour :
    L’amour ôterait votre peine,
    Si capables de quelque amour
    Vous changiez en amour la haine.
 
Je veux chanter, Amour, ta gloire à tout moment,
    Tant qu’il me restera de vie ;
    Je veux te faire voir si grand,
    Qu’à te suivre on brûle d’envie.
 
Mais je n’ai plus de voix : tous les hommes unis
    Ne travaillent qu’à te combattre ;
    Je vois partout tes ennemis :
    Ta force pourrait les abattre,
 
Je n’oserais parler, je n’oserais chanter ;
    Car les hommes me font la guerre :
    Chacun cherche à m’épouvanter ;
    Que craindrai-je, aimant le tonnerre ?
 
Si l’Amour est pour moi, je me moque de tous ;
    Puisque l’amour est mon partage :
    Venez sur moi, troupe de loups ;
    Vous me serez un badinage.
 
Qui saurait bien aimer, saurait si bien souffrir
    Sans craindre tourment ni menace,
    Qu’il viendrait à tous maux s’offrir
    Par amour, et non par audace.
 
Ô souverain Amour, immense Vérité !
    Je voudrais exhaler mon âme,
    Pour me perdre en votre unité
    Dans ce vaste Océan de flamme.
 

Poésies et Cantiques spirituels, 1790

Commentaire (s)
Déposé par Jadis le 19 avril 2020 à 10h47

Bramante et coquine, j’expire d’amour
---------------------------------------------------

Enfin bref, cher Amour, c’est pas tout, maintenant,
       Passons donc aux travaux pratiques :
       Tout ceci est fort passionnant
       Mais reste un peu périphrastique.

Cela fait désormais trop longtemps, je le crois,
       Qu’on tourne autour de la potiche ;
       Prends-moi à l’envers, à l’endroit,
       Car, vois-tu, j’ai le feu aux miches.

Amour, jouons au jeu de la bête à deux dos
       Qui rugit, souffle et qui ahane ;
       Et fais moi grimper aux rideaux,
       Grâces à ta chopine d’âne.

Mes pudiques effets tombent, bon débarras,
       Au sol, et ta force brutale
       Va m’emporter, per aspera
       Ad astra, oui, jusqu’aux étoiles.

A cru, chevauche-moi, mon cavalier fringant,
       Mon fier, mon vigoureux athlète,
       Mets-moi les orteils, mon brigand,
       Tous en bouquets de violettes.

À l’abordage, aïe donc, taïaut, hardi petit !
       Mon bel Amour, oh prends-moi toute !
       Avec fureur et appétit,
       N’hésite pas, défonce, boute !

Charge, sans barguigner, éperonne, grand fou,
       Hosanna, grand Dieu je me pâme !
       Le lit se disloque ? on s’en fout !
       C’est fait, j’ai exhalé mon âme.

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