Heredia

Les Trophées, 1893


La Prière du Mort


 
Arrête ! Écoute-moi, voyageur. Si tes pas
Te portent vers Cypséle et les rives de l’Hèbre,
Cherche le vieil Hyllos et dis-lui qu’il célèbre
Un long deuil pour le fils qu’il ne reverra pas.
 
Ma chair assassinée a servi de repas
Aux loups. Le reste gît en ce hallier funèbre.
Et l’Ombre errante aux bords que l’Érèbe enténèbre
S’indigne et pleure. Nul n’a vengé mon trépas.
 
Pars donc. Et si jamais, à l’heure où le jour tombe,
Tu rencontres au pied d’un tertre ou d’une tombe
Une femme au front blanc que voile un noir lambeau ;
 
Approche-toi, ne crains ni la nuit ni les charmes ;
C’est ma mère, Étranger, qui sur un vain tombeau
Embrasse une urne vide et l’emplit de ses larmes.
 

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 18 juin 2015 à 14h05

Un dragon voit un requin
-----------------

C’est un dragon d’argent qui danse, à petits pas,
Au grand ciel de sinople où vient une aube claire ;
Une hirondelle chante, et son coeur s’accélère,
Mais pour quelle raison ? Ce coeur ne le sait pas.

C’est un requin d’argent qui cherche son repas ;
N’écoutant pas l’oiseau, dont son coeur n’a que faire,
Il promène sous l’eau son regard mortifère,
Accompli prédateur, image du trépas.

Ces deux seigneurs pourront, avant que la nuit tombe,
Échanger un salut auprès des grises tombes,
À l’heure où l’on entend la voix d’un vieux corbeau.

Ils se craignent l’un l’autre, ils baisseront les armes :
Du sombre cimetière, ils goûteront le charme,
Car l’on devient poète, assis sur un tombeau.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 3 janvier 2017 à 10h18

Que les loups se vivent de vent
-----------------------------------

Dans une plaine, un loup se déplace à grands pas,
Déplorant que le temps ne soit plus à la guerre ;
Il a fait son souper de trois rongeurs vulgaires,
Acceptant sa pitance, il ne la choisit pas.

Un corbeau, quant à lui, n’a pris pour tout repas
Qu’un malheureux insecte abrité sous la terre ;
Il aurait préféré la chair d’un militaire,
Un de ceux qui sourient quand survient leur trépas.

Sur ces deux affamés, une nuit d’hiver tombe ;
Au bois, chaque refuge est plus froid qu’une tombe,
Ayez pitié du loup et du sombre corbeau.!

Mais ces deux vagabonds ne baissent pas les armes,
Sachant que reviendra le printemps qui les charme,
Et que jamais l’hiver ne les mit au tombeau.

[Lien vers ce commentaire]

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