Hugo

Les Voix intérieures, 1837


À Eugène Vicomte H.


 
Puisqu’il plut au Seigneur de te briser, poète ;
Puisqu’il plut au Seigneur de comprimer ta tête
              De son doigt souverain,
D’en faire une urne sainte à contenir l’extase,
D’y mettre le génie, et de sceller ce vase
              Avec un sceau d’airain ;
 
Puisque le Seigneur Dieu t’accorda, noir mystère !
Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire,
              Et souffla sur ton front,
Et, comme une nacelle errante et d’eau remplie,
Fit rouler ton esprit à travers la folie,
              Cet océan sans fond ;
 
Puisqu’il voulut ta chute, et que la mort glacée,
Seule, te fît revivre en rouvrant ta pensée
              Pour un autre horizon ;
Puisque Dieu, t’enfermant dans la cage charnelle,
Pauvre aigle, te donna l’aile et non la prunelle,
              L’âme et non la raison ;
 
Tu pars du moins, mon frère, avec ta robe blanche !
Tu retournes à Dieu comme l’eau qui s’épanche
              Par son poids naturel !
Tu retournes à Dieu, tête de candeur pleine,
Comme y va la lumière, et comme y va l’haleine
              Qui des fleurs monte au ciel !
 
Tu n’as rien dit de mal, tu n’as rien fait d’étrange.
Comme une vierge meurt, comme s’envole un ange,
              Jeune homme, tu t’en vas !
Rien n’a souillé ta main ni ton cœur ! dans ce monde
Où chacun court, se hâte, et forge, et crie, et gronde,
              À peine tu rêvas !
 
Comme le diamant, quand le feu le vient prendre,
Disparaît tout entier, et sans laisser de cendre,
              Au regard ébloui,
Comme un rayon s’enfuit sans rien jeter de sombre,
Sur la terre après toi tu n’as pas laissé d’ombre,
              Esprit évanoui !
 
Doux et blond compagnon de toute mon enfance,
Oh ! dis-moi, maintenant, frère marqué d’avance
              Pour un morne avenir,
Maintenant que la mort a rallumé ta flamme,
Maintenant que la mort a réveillé ton âme,
              Tu dois te souvenir !
 
Tu dois te souvenir de nos jeunes années !
Quand les flots transparents de nos deux destinées
              Se côtoyaient encor,
Lorsque Napoléon flamboyait comme un phare,
Et qu’enfants nous prêtions l’oreille à sa fanfare
              Comme une meute au cor !
 
Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines,
Et de la grande allée où nos voix enfantines,
              Nos purs gazouillements,
Ont laissé dans les coins des murs, dans les fontaines,
Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chênes,
              Tant d’échos si charmants !
 
Ô temps ! jours radieux ! aube trop tôt ravie !
Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie
              Tout au commencement ?
Nous naissions ! on eût dit que le vieux monastère
Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère
              Son doux regard dormant.
 
T’en souviens-tu, mon frère ? après l’heure d’étude,
Oh ! comme nous courions dans cette solitude !
              Sous les arbres blottis,
Nous avions, en chassant quelque insecte qui saute,
L’herbe jusqu’aux genoux, car l’herbe était bien haute,
              Nos genoux bien petits.
 
Vives têtes d’enfants par la course effarées,
Nous poursuivons dans l’air cent ailes bigarrées ;
              Le soir nous étions las,
Nous revenions, jouant avec tout ce qui joue,
Frais, joyeux, et tous deux baisés à pleine joue
              Par notre mère, hélas !
 
Elle grondait : — Voyez ! comme ils sont faits ! ces hommes !
Les monstres ! ils auront cueilli toutes nos pommes !
              Pourtant nous les aimons.
Madame, les garçons sont les soucis des mères,
Car ils ont la fureur de courir dans les pierres
              Comme font les démons ! —
 
Puis un même sommeil, nous berçant comme un hôte,
Tous deux au même lit nous couchait côte à côte ;
              Puis un même réveil.
Puis, trempé dans un lait sorti chaud de l’étable,
Le même pain faisait rire à la même table
              Notre appétit vermeil !
 
Et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbe
Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l’herbe,
              Le lys à Dieu pareil,
Surtout ces fleurs de flamme et d’or qu’on voit, si belles,
Luire à terre en avril comme des étincelles
              Qui tombent du soleil !
 
On nous voyait tous deux, gaîté de la famille,
Le front épanoui, courir sous la charmille,
              L’œil de joie enflammé... —
Hélas ! hélas ! quel deuil pour ma tête orpheline !
Tu vas donc désormais dormir sur la colline,
              Mon pauvre bien-aimé !
 
Tu vas dormir là-haut sur la colline verte,
Qui, livrée à l’hiver, à tous les vents ouverte,
              A le ciel pour plafond ;
Tu vas dormir, poussière, au fond d’un lit d’argile ;
Et moi je resterai parmi ceux de la ville
              Qui parlent et qui vont !
 
Et moi je vais rester, souffrir, agir et vivre ;
Voir mon nom se grossir dans les bouches de cuivre
              De la célébrité ;
Et cacher, comme à Sparte, en riant quand on entre,
Le renard envieux qui me ronge le ventre,
              Sous ma robe abrité !
 
Je vais reprendre, hélas ! mon œuvre commencée,
Rendre ma barque frêle à l’onde courroucée,
              Lutter contre le sort ;
Enviant souvent ceux qui dorment sans murmure,
Comme un doux nid couvé pour la saison future,
              Sous l’aile de la mort !
 
J’ai d’austères plaisirs. Comme un prêtre à l’église,
Je rêve à l’art qui charme, à l’art qui civilise,
              Qui change l’homme un peu,
Et qui, comme un semeur qui jette au loin sa graine,
En semant la nature à travers l’âme humaine,
              Y fera germer Dieu !
 
Quand le peuple au théâtre écoute ma pensée,
J’y cours, et là, courbé vers la foule pressée,
              L’étudiant de près,
Sur mon drame touffu dont le branchage plie,
J’entends tomber ses pleurs comme la large pluie
              Aux feuilles des forêts !
 
Mais quel labeur aussi ! que de flots ! quelle écume !
Surtout lorsque l’envie, au cœur plein d’amertume,
              Au regard vide et mort,
Fait, pour les vils besoins de ses luttes vulgaires,
D’une bouche d’ami qui souriait naguères
              Une bouche qui mord !
 
Quel vie ! et quel siècle alentour ! — Vertu, gloire,
Pouvoir, génie et foi, tout ce qu’il faudrait croire,
              Tout ce que nous valons,
Le peu qui nous restait de nos splendeurs décrues,
Est traîné sur la claie et suivi dans les rues
              Par le rire en haillons !
 
Combien de calomnie et combien de bassesse !
Combien de pamphlets vils qui flagellent sans cesse
              Quiconque vient du ciel,
Et qui font, la blessant de leur lance payée,
Boire à la vérité, pâle et crucifiée,
              Leur éponge de fiel !
 
Combien d’acharnements sur toutes les victimes !
Que de rhéteurs, penchés sur le bord des abîmes,
              Riant, ô cruauté !
De voir l’affreux poison qui de leurs doigts découle,
Goutte à goutte, ou par flots, quand leurs mains sur la foule
              Tordent l’impiété !
 
L’homme, vers le plaisir se ruant par cent voies,
Ne songent qu’à bien vivre et qu’à chercher des proies ;
              L’argent est adoré ;
Hélas ! nos passions ont des serres infâmes
Où pend, triste lambeau, tout ce qu’avaient nos âmes
              De chaste et de sacré !
 
À quoi bon, cependant ? à quoi bon tant de haine,
Et faire tant de mal, et prendre tant de peine,
              Puisque la mort viendra !
Pour aller avec tous où tous doivent descendre !
Et pour n’être après tout qu’une ombre, un peu de cendre
              Sur qui l’herbe croîtra !
 
À quoi bon s’épuiser en voluptés diverses ?
À quoi bon se bâtir des fortunes perverses
              Avec les maux d’autrui ?
Tout s’écroule ; et, fruit vert qui pend à la ramée,
Demain ne mûrit pas pour la bouche affamée
              Qui dévore aujourd’hui !
 
Ce que nous croyons être avec ce que nous sommes,
Beauté, richesse, honneurs, ce que rêvent les hommes,
              Hélas ! et ce qu’ils font,
Pêle-mêle, à travers les champs ou les huées,
Comme s’est emporté par rapides nuées
              Dans un oubli profond !
 
Et puis quelle éternelle et lugubre fatigue
De voir le peuple enflé monter jusqu’à sa digue,
              Dans ces terribles jeux !
Sombre océan d’esprits dont l’eau n’est pas sondée,
Et qui vient faire autour de toute grande idée
              Un murmure orageux !
 
Quel choc d’ambitions luttant le long des routes,
Toutes contre chacune et chacune avec toutes !
              Quel tumulte ennemi !
Comme on raille d’un bas tout astre qui décline !... —
Oh ! ne regrette rien sur la haute colline
              Où tu t’es endormi !
 
Là, tu reposes, toi ! Là, meurt toute voix fausse.
Chaque jour, du levant au couchant, sur ta fosse
              Promenant son flambeau,
L’impartial soleil, pareil à l’espérance,
Dore des deux côtés sans choix ni préférence
              La croix de ton tombeau !
 
Là, tu n’entends plus rien que l’herbe et la broussaille,
Le pas du fossoyeur dont la terre tressaille
              La chute du fruit mûr,
Et, par moments, le chant, dispersé dans l’espace,
Du bouvier qui descend dans la plaine et qui passe
              Derrière le vieux mur !
 

                                   
Mars 1837.


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