Hugo

La Légende des siècles, 1883


À l’Homme


 
 

*


 
Si tu vas devant toi pour aller devant toi,
C’est bien ; l’homme se meut, et c’est là son emploi ;
C’est en errant ainsi, c’est en jetant la sonde
Qu’Euler trouve une loi, que Colomb trouve un monde.
Mais, rêvant l’absolu, si c’est Dieu que tu veux
Prendre comme on prendrait un fuyard aux cheveux,
Si tu prétends aller jusqu’à la fin des choses,
Et là, debout devant cette cause des causes,
Uranus des païens, Sabaoth des chrétiens,
Dire : — Réalité terrible, je te tiens ! —
Tu perds ta peine.
 
 

*


 
                                Ajuste, ô fils quelconque d’Ève,
N’importe quel calcul à n’importe quel rêve,
Ajoute à l’hypothèse une lunette, et mets
Des chiffres l’un sur l’autre, à couvrir les sommets
De l’Athos, du Mont-Blanc farouche, du Vésuve,
Monte sur le cratère ou plonge dans la cuve,
Fouille, creuse, escalade, envole-toi, descends,
Fais faire par Gambey des verres grossissants,
Guette, plane avec l’aigle ou rampe avec le crabe,
Crois tout, doute de tout, apprends l’hébreu, l’arabe,
Le chinois, sois indou, grec, bouddhiste, arien,
Va, tu ne saisiras l’extrémité de rien.
Poursuivre le réel, c’est chercher l’introuvable.
Le réel, ce fond vrai d’où sort toute la fable,
C’est la nature en fuite à jamais dans la nuit.
Le télescope au fond du ciel noir la poursuit,
Le microscope court dans l’abîme après elle ;
Elle est inaccessible, imprenable, éternelle,
Et n’est pas moins énorme en dessous qu’en dessus.
Des aspects effrayants sont partout aperçus ;
Le spectre vibrion vaut le soleil fantôme ;
Un monde plus profond que l’astre, c’est l’atome ;
Quand, sous l’œil des penseurs, l’infiniment petit
Sur l’infiniment grand se pose, il l’engloutit ;
Puis l’infiniment grand remonte et le submerge.
Mère terrifiante et formidable vierge,
Multipliant son jour par son obscurité
Et sa maternité par sa virginité,
Chaste, obscène, et montrant aux mornes Pythagores
Son ventre ténébreux d’où sortent les aurores,
La nature fatale engendre éperdûment
Des chaos d’où jaillit cette loi, l’élément.
Elle est le haut, le bas, l’immense ombre, l’aïeule ;
Toute sa foule étant elle-même, elle est seule ;
Monde, elle est la nature ; âme, on l’appelle Dieu.
Tout être, quel qu’il soit, du gouffre est le milieu ;
Pas de sortie et pas d’entrée ; aucune porte ;
On est là. — C’est pourquoi le chercheur triste avorte ;
C’est pourquoi le ciel juif succède au ciel romain ;
C’est pourquoi ce songeur épars, le genre humain,
Entend à chaque instant vagir de nouveaux cultes ;
C’est pourquoi l’homme, en proie à tant de noirs tumultes,
Rêve, et tâte l’espace, et veut un point d’appui,
Ayant peur de la nuit tragique autour de lui ;
C’est pourquoi le messie est chassé par l’apôtre ;
C’est pourquoi l’on a vu crouler, l’un après l’autre,
Ayant tous fait fléchir aux peuples le genou,
Brahma, Dagon, Baal, Odin, Allah, Vishnou.
L’idolâtrie échoue. Elle est, sur tout abîme,
Et dans tous les bas-fonds, le même essai sublime
Et la même chimère inutile, créant
Toujours le même Dieu pour le même néant.
 
 

*


 
Il est pourtant, ce Dieu. Mais sous son triple voile
La lunette avançant fait reculer l’étoile.
C’est une sainte loi que ce recul profond.
Les hommes en travail sont grands des pas qu’ils font ;
Leur destination, c’est d’aller, portant l’arche ;
Ce n’est pas de toucher le but, c’est d’être en marche ;
Et cette marche, avec l’infini pour flambeau,
Sera continuée au delà du tombeau.
C’est le progrès. Jamais l’homme ne se repose,
Et l’on cherche une idole, et l’on trouve autre chose.
Cherchez l’Âme ; elle échappe ; allez, allez toujours !
 
 

*


 
Teutatès, Mahomet, Jésus, les antres sourds,
Les forêts, le druide et le mage, et ces folles
Augustes, qu’Apollon emplissait de paroles,
Et les temples du sang des génisses fumants,
N’arrivent qu’à des cris et qu’à des bégaiements.
L’à peu près, c’est la fin de toute idolâtrie.
La vérité ne sort que difforme et meurtrie
De l’effort d’engendrer, et quel que soit l’œil fier
Du fœtus d’aujourd’hui sur l’embryon d’hier,
Quelque mépris qu’Orphée inspire à Chrysostome,
Quel que soit le dédain du koran pour le psaume,
Et quoi que Jéhova tente après Jupiter,
Quoi que fasse Jean Huss accouchant de Luther,
Quoi qu’affirme l’autel, quoi que chante le prêtre,
Jamais le dernier mot, le grand mot, ne peut être
Dit dans cette ombre énorme où le ciel se défend,
Par la religion, toujours en mal d’enfant.
 
C’est parce que je roule en moi ces choses sombres,
C’est parce que je vois l’aube dans les décombres,
Sur les trônes le mal, sur les autels la nuit,
C’est parce que, sondant ce qui s’évanouit,
Bravant tout ce qui règne, aimant tout ce qui souffre,
J’interroge l’abîme, étant moi-même gouffre ;
C’est parce que je suis parfois, mage inclément,
Sachant que la clarté trompe et que le bruit ment,
Tenté de reprocher aux cieux visionnaires
Leur crachement d’éclairs et leur toux de tonnerres ;
C’est parce que mon cœur, qui cherche son chemin,
N’accepte le divin qu’autant qu’il est humain ;
C’est à cause de tous ces songes formidables
Que je m’en vais, sinistre, aux lieux inabordables,
Au bord des mers, au haut des monts, au fond des bois.
Là, j’entends mieux crier l’âme humaine aux abois ;
Là je suis pénétré plus avant par l’idée
Terrible, et cependant de rayons inondée.
Méditer, c’est le grand devoir mystérieux ;
Les rêves dans nos cœurs s’ouvrent comme des yeux ;
Je rêve et je médite ; et c’est pourquoi j’habite,
Comme celui qui guette une lueur subite,
Le désert, et non pas les villes ; c’est pourquoi,
Sauvage serviteur du droit contre la loi,
Laissant derrière moi les molles cités pleines
De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines,
Et les palais remplis de rires, de festins,
De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints,
Je fuis, et je préfère à toute cette fête
La rive du torrent farouche, où le prophète
Vient boire dans le creux de sa main en été,
Pendant que le lion boit de l’autre côté.
 

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