Hugo

Odes et Ballades


À Ramon, duc de Benav


 
Hélas ! j’ai compris ton sourire,
Semblable au ris du condamné
Quand le mot qui doit le proscrire
À son oreille a résonné !
En pressant ta main convulsive,
J’ai compris ta douleur pensive,
Et ton regard morne et profond,
Qui, pareil à l’éclair des nues,
Brille sur des mers inconnues,
Mais ne peut en montrer le fond
 
« Pourquoi faut-il donc qu’on me plaigne ?
M’as-tu dit, je n’ai pas gémi ;
Jamais de mes pleurs je ne baigne
La main d’un frère ou d’un ami.
Je n’en ai pas. Puisqu’à ma vie
La joie est pour toujours ravie,
Qu’on m’épargne au moins la pitié !
Je paye assez mon infortune
Pour que nulle voix importune
N’ose en réclamer la moitié !
 
« D’ailleurs, vaut-elle tant de larmes ?
Appelle-t-on cela malheur ? —
Oui ! ce qui pour l’homme a des charmes
Pour moi n’a qu’ennuis et douleur.
Sur mon passé rien ne surnage
Des vains rêves de mon jeune âge
Que le sort chaque jour dément ;
L’amour éteint pour moi sa flamme ;
Et jamais la voix d’une femme
Ne dira mon nom doucement !
 
« Jamais d’enfants ! jamais d’épouse !
Nul cœur près du mien n’a battu ;
Jamais une bouche jalouse
Ne m’a demandé : D’où viens-tu ?
Point d’espérance qui me reste !
Mon avenir sombre et funeste
Ne m’offre que des jours mauvais ;
Dans cet horizon de ténèbres
Ont passé vingt spectres funèbres ;
Jamais l’ombre que je rêvais !
 
« Ma tête ne s’est point courbée ;
Mais la main du sort ennemi
Est plus lourdement retombée
Sur mon front, toujours raffermi.
À la jeunesse qui s’envole,
À la gloire, au plaisir frivole,
J’ai dit l’adieu fier de Caton.
Toutes fleurs pour moi sont fanées ;
Mais c’est l’ordre des destinées ;
Et si je souffre, qu’en sait-on ?
 
« Esclaves d’une loi fatale,
Sachons taire les maux soufferts.
Pourquoi veux-tu donc que j’étale
La meurtrissure de mes fers ?
Aux yeux que la misère effraie
Qu’importe ma secrète plaie ?
Passez, je dois vivre isolé ;
Vos voix ne sont qu’un bruit sonore ;
Passez tous ! j’aime mieux encore
Souffrir, que d’être consolé !
 
« Je n’appartiens plus à la vie.
Qu’importe si parfois mes yeux,
Soit qu’on me plaigne ou qu’on m’envie,
Lancent un feu sombre ou joyeux !
Qu’importe, quand la coupe est vide,
Que ses bords, sur la lèvre avide,
Laissent encore un goût amer ?
A-t-il vaincu le flot qui gronde,
Le vaisseau qui, perdu sous l’onde,
Lève encore son mât sur la mer ?
 
« Qu’importe mon deuil solitaire ?
D’autres coulent des jours meilleurs.
Qu’est-ce que le bruit de la terre ?
Un concert de ris et de pleurs.
Je veux, comme tous les fils d’Ève,
Sans qu’une autre main le soulève,
Porter mon fardeau jusqu’au soir ;
À la foule qui passe et tombe,
Qu’importe au seuil de quelle tombe
Mon ombre un jour ira s’asseoir ? »
 
Ainsi, quand tout bas tu soupires,
De ton cœur partent des sanglots,
Comme un son s’échappe des lyres,
Comme un murmure sort des flots.
Va, ton infortune est ta gloire !
Les fronts marqués par la victoire
Ne se couronnent pas de fleurs.
De ton sein la joie est bannie ;
Mais tu sais bien que le génie
Prélude à ses chants par des pleurs.
 
Comme un soc de fer, dès l’aurore,
Fouille le sol de son tranchant,
Et l’ouvre, et le sillonne encore
Aux derniers rayons du couchant,
Sur chaque heure qui t’est donnée
Revient l’infortune acharnée,
Infatigable à t’obséder ;
Mais si de son glaive de flamme
Le malheur déchire ton âme,
Ami, c’est pour la féconder !
 

1er novembre 1825

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs : «Αvес lеurs grоins...»

Dеrèmе : «Μоn Diеu, mаdаmе, il fаut nоus соnsоlеr...»

Fаbié : Sаvоir viеillir

Sоulаrу : L’Αnсоliе

Sаmаin : Sоir : «С’еst un sоir tеndrе соmmе un visаgе dе fеmmе...»

Rоdеnbасh : Sеs уеuх

Βаudеlаirе : Βrumеs еt Ρluiеs

Vаn Lеrbеrghе : «С’еst lе prеmiеr mаtin du mоndе...»

Сhаrlеs Vаn Lеrbеrghе

☆ ☆ ☆ ☆

Βаudеlаirе : Βrumеs еt Ρluiеs

Αubigné : Ρrièrе du sоir

Μоréаs : «Été, tоus lеs plаisirs...»

Viviеn : Lа Ρlеurеusе

Sоulаrу : Sоnnеt dе Déсеmbrе

Sсudérу : L’Hivеr

Dеrèmе : «J’аvаis tоuјоurs rêvé d’étеrnеllеs аmоurs...»

Rоdеnbасh : Lе Sоir dаns lеs vitrеs

Rоdеnbасh : «Lа lunе dаns lе сiеl nосturnе s’étаlаit...»

Fоurеst : Histоirе (lаmеntаblе еt véridiquе) d’un pоètе subјесtif еt inédit

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur L’Αbеillе (Vаlérу)

De GΑGΝΑΙRΕ sur Αpоllinаirе

De Сосhоnfuсius sur «Εntrеr dаns lе bоrdеl...» (Sаint-Αmаnt)

De Сосhоnfuсius sur Unе prоmеnаdе аu Jаrdin dеs Ρlаntеs (Μussеt)

De Lа fоuinе sur «J’аimе lа sоlitudе еt mе rеnds sоlitаirе...» (Νеrvèzе)

De ΙsisΜusе sur Соuplеs prédеstinés (Νоuvеаu)

De Lа fоuinе sur Ρâlе sоlеil d’hivеr (Lаfоrguе)

De piсh24 sur Μуrthо (Νеrvаl)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur «Unе flеur pаssаgèrе, unе vаinе pеinturе...» (Gоmbаud)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Αutоmnе (Αpоllinаirе)

De piсh24 sur Sеnsаtiоn (Rimbаud)

De piсh24 sur Lе Gоût dеs lаrmеs (Rоllinаt)

De Gоrdеаuх sur Ρsеudо-sоnnеt quе lеs аmаtеurs dе plаisаntеriе fасilе (Fоurеst)

De Сhristiаn sur «Quiсоnquе, mоn Βаillеul, fаit lоnguеmеnt séјоur...» (Du Βеllау)

De ΟUSSΕΝΙ sur «Étrаngеr, је sеns bоn...» (Τоulеt)

De Сurаrе- sur Lе Сhênе еt lе Rоsеаu (Lа Fоntаinе)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs sur «Sаns sоupirеr vivrе iсi је n’аi pu...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur «L’аutоmnе suit l’été еt lа bеllе vеrdurе...» (Grévin)

De Сurаrе- sur Rеmоntrаnсе à un Ρоètе buvеur d’еаu (Соllеtеt)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs- sur «Lе pеintrе qui vоudrаit аnimеr un tаblеаu...» (Αubigné)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Lе Ρêсhеur d’éсrеvissеs (Rоllinаt)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе