Hugo

Les Contemplations (II), 1856


             
VI
À vous qui êtes là


 
Vous, qui l’avez suivi dans sa blême vallée,
Au bord de cette mer d’écueils noirs constellée,
Sous la pâle nuée éternelle qui sort
Des flots, de l’horizon, de l’orage et du sort ;
Vous qui l’avez suivi dans cette Thébaïde,
Sur cette grève nue, aigre, isolée et vide,
Où l’on ne voit qu’espace âpre et silencieux,
Solitude sur terre et solitude aux cieux ;
Vous qui l’avez suivi dans ce brouillard qu’épanche
Sur le roc, sur la vague et sur l’écume blanche,
La profonde tempête aux souffles inconnus,
Recevez, dans la nuit où vous êtes venus,
Ô chers êtres ! cœurs vrais, lierres de ses décombres,
La bénédiction de tous ces déserts sombres !
Ces désolations vous aiment ; ces horreurs,
Ces brisants, cette mer où les vents laboureurs
Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages,
Ces houles revenant comme de grands rouages,
Vous aiment ; ces exils sont joyeux de vous voir ;
Recevez la caresse immense du lieu noir !
Ô forçats de l’amour ! ô compagnons, compagnes,
Qui l’aidez à traîner son boulet dans ces bagnes,
Ô groupe indestructible et fidèle entre tous
D’âmes et de bons cœurs et d’esprits fiers et doux,
Mère, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore,
Recevez le soupir du soir vague et sonore,
Recevez le sourire et les pleurs du matin,
Recevez la chanson des mers, l’adieu lointain
Du pauvre mât penché parmi les lames brunes !
Soyez les bienvenus pour l’âpre fleur des dunes,
Et pour l’aigle qui fuit les hommes importuns,
Âmes, et que les champs vous rendent vos parfums,
Et que, votre clarté, les astres vous la rendent !
Et qu’en vous admirant, les vastes flots demandent :
Qu’est-ce donc que ces cœurs qui n’ont pas de reflux !
 
Ô tendres survivants de tout ce qui n’est plus !
Rayonnements masquant la grande éclipse à l’âme !
Sourires éclairant, comme une douce flamme,
L’abîme qui se fait, hélas ! dans le songeur !
Gaîtés saintes chassant le souvenir rongeur !
Quand le proscrit saignant se tourne, âme meurtrie,
Vers l’horizon, et crie en pleurant : « La patrie ! »
La famille, mensonge auguste, dit : « C’est moi ! »
 
Oh ! suivre hors du jour, suivre hors de la loi,
Hors du monde, au delà de la dernière porte,
L’être mystérieux qu’un vent fatal emporte,
C’est beau. C’est beau de suivre un exilé ! le jour
Où ce banni sortit de France, plein d’amour
Et d’angoisse, au moment de quitter cette mère,
Il s’arrêta longtemps sur la limite amère ;
Il voyait, de sa course à venir déjà las,
Que dans l’œil des passants il n’était plus, hélas !
Qu’une ombre, et qu’il allait entrer au sourd royaume
Où l’homme qui s’en va flotte et devient fantôme ;
Il disait aux ruisseaux : « Retiendrez-vous mon nom,
Ruisseaux ? » Et les ruisseaux coulaient en disant : « Non. »
Il disait aux oiseaux de France : « Je vous quitte,
Doux oiseaux ; je m’en vais aux lieux où l’on meurt vite,
Au noir pays d’exil où le ciel est étroit ;
Vous viendrez, n’est-ce pas, vous nicher dans mon toit ? »
Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises.
Il disait aux forêts : « M’enverrez-vous vos brises ? »
Les arbres lui faisaient des signes de refus.
Car le proscrit est seul ; la foule aux pas confus
Ne comprend que plus tard, d’un rayon éclairée,
Cet habitant du gouffre et de l’ombre sacrée.
 

Marine-Terrace, janvier 1855.

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Βеаuјеu : «Lе sоir, аu sоn bruуаnt...»

Τоulеt : «Gérоntе d’unе аutrе Ιsаbеllе...»

Vеrlаinе : Sérénаdе

*** : «Μа bеrgèrе Νоn légèrе...»

Jаmmеs : Lе Dеuil du соnsеillеr muniсipаl

Τhаlу : L’Îlе lоintаinе

Riсhеpin : Sоnnеt mоrnе

Siеfеrt : Αmоur

Τоulеt : L’Ιngénuе.

Rоnsаrd : «Quаnd је vоus vоis, оu quаnd је pеnsе à vоus...»

☆ ☆ ☆ ☆

Τоulеt : «Се fut pаr un sоir dе l’аutоmnе...»

Sаint-Αmаnt : Sоnnеt sur dеs mоts qui n’оnt pоint dе rimе

Αpоllinаirе : Lе Hibоu

Viаu : «Αh ! Ρhilis, quе lе Сiеl mе fаit mаuvаis visаgе !...»

Vеrlаinе : Çаvitrî

Сrоs : À Μ. Hаussmаnn

Lingеndеs : Stаnсеs : «Соnnаissаnt vоtrе humеur, је vеuх biеn, mа Sуlviе...»

Hеrеdiа : Épigrаmmе vоtivе

Lаfоrguе : Sоnnеt pоur évеntаil

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «Lе sоir, аu sоn bruуаnt...» (Βеаuјеu)

De Jаdis sur «Jе lе dis, l’égоïstе еst un аrbrе inutilе...» (Dеsсhаmps)

De Сurаrе- sur Lе Βаtеаu ivrе (Rimbаud)

De Сосhоnfuсius sur Lа Μеr dе Kуpris (Lоuÿs)

De Сосhоnfuсius sur «Αstrеs сruеls, еt vоus diеuх inhumаins...» (Du Βеllау)

De Jаdis sur Sсhеvеninguе mоrtе sаisоn (Lаrbаud)

De Jаdis sur «Αh ! Ρhilis, quе lе Сiеl mе fаit mаuvаis visаgе !...» (Viаu)

De Сurаrе- sur Lеs Νègrеs (Jаmmеs)

De Сurаrе- sur «J’étаis еn libеrté quаnd сеllе qui m’еngаgе...» (Lа Rоquе)

De Xiаn sur Sоnnеt : «Dеuх sоnnеts pаrtаgеnt lа villе...» (Соrnеillе)

De Xiаn sur Vеrs imprоvisés sur un аlbum (Lаmаrtinе)

De Саnаrd sur Sur Jоnаs (Drеlinсоurt)

De Sаuvеtеur sur À Μаdаmе G., Sоnnеt (Μussеt)

De Μоnrоsе sur «Lа nudité dеs flеurs с’еst lеur оdеur сhаrnеllе...» (Αpоllinаirе)

De Сhristiаn sur Lа Guеrrе (Sаint-Ρоl-Rоuх)

De Сhristiаn sur «Соmmе unе bеllе flеur аssisе еntrе lеs flеurs...» (Rоnsаrd)

De dеsfоrgеs sur Sуmphоniе inасhеvéе (Μilоsz)

De Ιо Kаnааn sur L’Éсhо (Соppéе)

De Сurаrе- sur «Се rusé Саlаbrаis tоut viсе, quеl qu’il sоit...» (Du Βеllау)

De Ιо Kаnааn sur Ρèlеrinаgе (Vеrhаеrеn)

De Τhundеrbird sur «Dе vоir mignоn du Rоi un соurtisаn hоnnêtе...» (Du Βеllау)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе