Hugo

Les Contemplations (I), 1856


             
XXIV
Aux arbres


 
Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme !
Au gré des envieux la foule loue et blâme ;
Vous me connaissez, vous ! — vous m’avez vu souvent,
Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
La contemplation m’emplit le cœur d’amour.
Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
Et du même regard poursuivre en même temps,
Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde,
L’étude d’un atome et l’étude du monde.
Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu !
Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
Et je suis plein d’oubli comme vous de silence !
La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
Toujours, — je vous atteste, ô bois aimés du ciel ! —
J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
Et mon cœur est encor tel que le fit ma mère !
 
Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives !
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime !
 
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
Forêt ! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
Et que je veux dormir quand je m’endormirai.
 

Juin 1843.

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 24 novembre 2013 à 10h43


Victor Hugo explique aux arbres que son âme
(Dont il eut l’occasion de leur parler souvent)
N’est, pas plus que la source et pas plus que le vent,
Exposée au reproche, encore moins au blâme.

Dans la contemplation, son noble esprit se pâme,
Il observe une feuille au ruisseau dérivant,
Il se souvient d’avoir entendu, au couvent,
Le grégorien chanté par une voix de femme ;

Son coeur vers le cosmos à ces instants s’élance,
Il ne distingue plus la clameur du silence ;
Le sens de l’univers à ses yeux apparaît.

Il reste là, dans l’ombre et dans le noir mystère,
Tout debout dans le froid, puissant et solitaire,
Comme un arbre de plus dans la sombre forêt.

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