Hugo

L'Âne, 1880


VIII

 
Conduite de l’homme vis-à-vis de la société


 
L’âne un moment se tut, puis, sévère, dressa
Ses deux oreilles l’une après l’autre :
                                                                — Homme ! — or çà
Reprit-il, si, penché sur l’obscure ouverture,
Tu n’as pas compris Dieu ni compris la nature,
Si tu n’as pas compris ce poème des jours,
Des nuits, des cieux, des voix profondes, des bruits sourds,
Drame dont tu te crois pourtant le personnage,
Te tires-tu du moins de ton propre ménage
Avec les faits posés directement sur toi,
Qui sont les uns ton joug et les autres ta loi ;
Joug qu’il faut rejeter, loi qu’il faut reconnaître ?
Ces problèmes : avoir ou n’avoir pas un maître,
Être de brume abjecte ou de clarté vêtu,
Vivre libre ou forçat, comment les résous-tu ?
Quel est le droit du fils ? quel est le droit du père ?
De quelle quantité de passé doit-on faire
Le lest du temps présent ? dans le vote des lois
Convient-il de donner à la tombe une voix ?
L’homme doit-il avoir deux existences, l’une
Offerte à la famille et l’autre à la commune ?
Qu’est-ce qu’une cité ? qu’est-ce qu’un citoyen ?
L’État est-il but, ou n’est-il qu’un moyen ?
Grâce à ton effort gauche et bête pour extraire
Et tirer la clarté de l’erreur, son contraire,
Toutes ces questions fument sans éclairer ;
Une épaisse vapeur en sort qui fait pleurer ;
D’un brouillard qui grandit toujours environnées,
Obscures, elles sont comme des cheminées
De ténèbres d’où monte et se répand la nuit.
Pas un système vrai ne s’est encor produit ;
C’est en vain qu’on s’ébat, c’est en vain qu’on argüe ;
Et vingt siècles après le verre de cigüe,
Dix-huit cents ans après le cri du Golgotha,
L’homme est encore au point où Platon s’arrêta.
 
Ce que nous appelons : dérober son échine
Aux bons coups que l’ânier prémédite et machine,
Éviter le fossé, prendre le droit chemin,
Lisser son poil, garder du chardon pour demain,
Vous hommes, vous nommez cela la politique.
Mais là quelle ombre ! erreur moderne, erreur antique !
Quel épaississement et quel redoublement
De tout ce qui se trompe et de tout ce qui ment !
Querelle sur l’idée et sur le fait ; querelle
Sur la loi convenue et la loi naturelle ;
Querelle sur le blanc, querelle sur le noir,
Et sur l’envers du droit qu’on nomme le devoir ;
Systèmes sociaux qui se gourment, s’escriment,
Et ferraillent, les yeux bandés.
                                                        Les uns suppriment
Les siècles, jetés bas de leur trône lointain ;
Ils construisent, mettant en ordre le destin
Comme un vaisseau réglé de la hune à la cale,
Une fraternité blafarde et monacale
Entre les froids vivants que rien ne lie entre eux ;
Ce rêve fut déjà rêvé par les chartreux ;
L’homme est ronce et végète ; il est ver et fourmille ;
Plus de nom paternel, plus de nom de famille ;
Pas de tradition, pas de transmission ;
L’être est isolement et disparition ;
Ils réduisent, voyant l’idéal dans la chute,
L’homme à l’individu, le temps à la minute ;
L’homme est un numéro dans l’infini, flottant
Hors de ce qui l’engendre et de ce qui l’attend,
Vain, fuyant, coudoyé par d’autres chiffres vagues ;
L’humanité n’est plus qu’un tremblement de vagues ;
Ayant vu les abus, ils disent : — Supprimons ;
Puisque l’air est malsain, retranchons les poumons ;
L’opprobre du passé doit emporter sa gloire ; —
Ils rêvent une perte infâme de mémoire,
Un monde social sans pères, établi
Sur l’immensité morne et blême de l’oubli ;
Ils combinent Lycurgue et le pacha du Caire ;
L’homme enregistré naît et meurt sous une équerre ;
Le pied doit s’emboîter dans le niveau, le pas
Doit avant de s’ouvrir consulter le compas ;
De cette égalité dure et qui vit à peine,
La liberté s’en va, vieille républicaine,
Car elle est la rebelle et ne sait pas plier ;
Chacun doit à son heure entrer à l’atelier,
Chacun a son cadran, chacun a sa banquette ;
L’homme dans un casier avec son étiquette,
Délié de son père, ignorant son aïeul,
C’est là le dernier mot du progrès, — l’homme seul.
Ces fous mettraient un chiffre au blanc poitrail du cygne ;
Géomètres, ils font un songe rectiligne ;
Esprits qui n’ont jamais contre terre écouté
Le silence du gouffre et de l’éternité,
Jamais collé l’oreille au mur des catacombes,
Cœurs sourds au battement mystérieux des tombes,
Chassant les disparus, parquant les arrivants,
Ils abolissent, plaie effroyable aux vivants,
La solidarité sépulcrale des hommes.
 
— Mais l’homme est un total, les êtres sont des sommes ;
Tout homme est composé de tout le genre humain ;
Aujourd’hui meurt, tronqué d’hier et de demain ; —
Ces vérités sont là ; qu’importe ! ils font le vide ;
Ils coupent, dans l’espace insondable et livide ;
Le fil sacré qui lie aux cercueils les berceaux ;
Ils écrasent l’obscur tressaillement des os ;
Ils ne comprennent point que dans la sépulture
La terre garde encore une pâle ouverture,
Que le trépassé voit, et que l’enseveli
Parfois à son linceul fait faire un vague pli
Afin d’apercevoir les hommes, et s’adosse
Pour écouter au mur ténébreux de la fosse ;
Du fond d’on ne sait quelle existence on entend ;
À ce que fait la vie on reste palpitant ;
Ils ne comprennent pas que la sainte série
Des aïeux, à travers le sépulcre attendrie,
Suit tout des yeux, s’émeut à voir hors du tombeau
Courir de main en main le frissonnant flambeau,
Et que dans les enfants le père continue.
Chose sombre ! fermer la paupière inconnue,
Éteindre ce regard d’en haut, et, sans remords,
Étouffer ce grand souffle obscur ; tuer les morts !
 
Tournant le dos au coin du ciel que l’aube dore,
Ayant pour lampe un crâne où tremble le phosphore,
Objectant à tout fait nouveau leur surdité,
Engloutis dans la caste et dans l’hérédité,
Ceux-ci, pires encor, sont l’extrême contraire.
À force d’être fils on cesse d’être frère ;
Le père par l’aïeul est lui-même éclipsé ;
L’ancêtre seul existe ; il se nomme Passé ;
Il est l’immense chef vénérable et stupide ;
Sa barbe est la sagesse et le beau c’est sa ride ;
Il est mort ; c’est pourquoi lui seul est proclamé
Vivant, et d’autant plus patent qu’il est fermé ;
Il s’est pétrifié dans sa morne attitude,
Et son autorité c’est sa décrépitude ;
Partout où l’on se hait il a son point d’appui ;
Tout rentre en lui ; tout est hiérarchie, ennui,
Fauteuil patriarcal, ordre antique, loi, gêne ;
La famille alourdie a le poids d’une chaîne ;
Le vieillard Autrefois gouverne, et Maintenant
Pourrit dans le marais du genre humain stagnant ;
Les prêtres ténébreux de ce fatal système
Murmurent sur l’oiseau qui s’éveille : Anathème !
Malheur sur le matin ! scandale sur l’amour !
Babel a vu nicher ces hiboux dans sa tour ;
Ils sortent du talmud apportant dans leur griffe
Le dogme, le bandeau, le joug, l’hiéroglyphe ;
Ils sont le fanatisme, ils sont le préjugé ;
Durs, ils tiennent l’enfant dans les aïeux plongé ;
Hélas, ils font lever la nuit sur tous les faîtes ;
Jamais de novateurs, d’inventeurs, de prophètes ;
Jamais de conquérants, toujours des héritiers ;
Toujours les mêmes pas dans les mêmes sentiers ;
Le squelette lui-même entre leurs mains s’encroûte ;
Ils n’ont qu’un cri de marche : En arrière ! une route,
La routine ; un regard l’aveuglement ; un Dieu,
Le grand fantôme d’ombre au fond du cachot bleu ;
C’est peu de la statue, il leur faut la momie ;
Ils reboivent l’horrible antiquité vomie ;
Ces froids songeurs, penchés sur les âges défunts,
Ont les miasmes lourds des fosses pour parfums ;
Ce qui fut les enivre et qui vit les navre ;
Leur idéal a l’œil sinistre du cadavre ;
La nuit les aime ; ils sont ses blêmes envoyés.
Tous les rayonnements de l’avenir noyés
Dans le grandissement de l’ombre des ancêtres ;
Les fils des serfs rivés aux pieds des fils des maîtres ;
L’éternel échafaud sur l’enfer éternel ;
Autour d’Adam, chargé du crime originel,
Les vieux siècles hagards poussant des cris sauvages ;
La perpétuité de tous les esclavages ;
Pierre et César joignant leurs glaives effrayants ;
L’autodafé chauffant la tiédeur des croyants ;
Le moins d’enfants possible au seuil de la chaumière ;
Torquemada pour flamme et Malthus pour lumière ;
Il n’existe qu’un droit pour être, avoir été ;
Le cimetière luit, c’est la seule clarté,
Et la tradition est l’unique atmosphère ;
Ce que l’aïeul a fait, l’enfant doit le refaire ;
Voilà leur songe : hiver, glace, plomb, marbre, orgueil,
Exagération lugubre du cercueil.
Derrière ces docteurs funèbres rien ne reste
Que le passé jetant sa figure funeste
Sur le réel, le jour, le travail, la moisson ;
Tombe démesurée emplissant l’horizon.
Rien de sain, rien de fort ; des larves dans la brume ;
L’enfant pâle en naissant ; pour verbe un testament ;
Les cœurs morts ; le nocturne et morne étouffement
Des jeunes nations par les anciens empires ;
Les fils spectres râlant sous les pères vampires.
 
Ces deux systèmes vains sont hors de la raison
Et de la vérité, chacun à sa façon ;
L’un a le froc, et l’autre a la manche mahoître ;
L’un refait le donjon, l’autre refait le cloître ;
Étranges en ceci que d’un point opposé
Ils viennent l’un et l’autre aboutir au Passé ;
Et leur choc apparent est au fond la rencontre
Du rêve avec le dogme et Pour avec Contre.
L’homme flotte de l’un à l’autre, de cela
À ceci, de Babeuf il tombe en Loyola,
De Penn en Hildebrand et de Knox en de Maistre ;
Sous ses deux poings fermés le Passé le séquestre,
Et la Théocratie, au regard de bûcher,
L’ayant pris une fois, ne veut plus le lâcher ;
L’ombre empêche le jour et l’œil de se rejoindre
Et jette la nuée au rayon qui veut poindre ;
Quand viendra l’aube ? Hélas ! la mauvaise saison
Est longue pour le vrai, le droit et la raison ;
Le soleil est si lent qu’on peut douter qu’il vienne ;
L’horrible idolâtrie antédiluvienne,
Sombre, est le seul abri que l’homme ait sur le front ;
L’esprit humain, captif sous ce hideux plafond,
Agonise depuis tout le temps qu’il hiverne
Dans cette épouvantable et béate caverne.
Pauvres hommes, par l’homme, hélas, suppliciés,
Vous vous y prenez mal, mais, quoi que vous fassiez,
Vous êtes à l’attache, et la courroie est forte ;
Votre maigre science économique avorte ;
Elle se nomme Faim, Désespoir, Buzançais ;
L’effort est vain ; après toutes sortes d’essais,
Le joug tient, la douleur persiste, le mal dure,
Vous ne détruisez pas la fatalité dure,
La loi de nuit, la loi de mort, la loi de sang.
Ah ! le malheur appelle et l’homme dit : Présent.
 

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