Hugo

L'Âne, 1880


VI

 
Conduite de l’homme vis-à-vis des génies


 
C’est en dehors des lois que vous faites, pédants,
Que plane l’harmonie aux grands hymnes grondants,
Et le papier réglé par une main classique
Est du papier réglé, mais n’est pas la musique.
 
Qu’on doit fourrer, vivants, les aigles, les griffons,
En cage dans les trous de vos dogmes profonds,
Que l’essor du penseur se mesure à vos mètres,
Qu’il doit vous consulter, vous les bedeaux des lettres,
Vous les abbés du goût, hurlant à l’unisson :
Nous sommes le savoir, nous sommes la raison !
 
Que vous avez, vous seuls, ces dons sacrés sur terre,
Et que chacun de vous en est propriétaire ;
Que l’académie est, que la sorbonne vit ;
Que l’antique sentier qu’à la file on suivit
Est la route sacrée, et qu’il faut faire en sorte
Qu’on n’y coure jamais, que jamais on n’en sorte ;
Qu’on forge et bat le fer d’autant mieux qu’il est froid ;
Que votre cloître est saint ; que vous avez le droit
De mettre le génie et l’âme en retenue,
Que le cygne, nageant candide sous la nue,
Doit se faire montrer le blanc par un corbeau ;
Que j’en saurai plus long, que je serai plus beau,
Moi l’âne, quand un gueux, flanqué d’une ou deux vieilles,
M’aura coupé la queue et rogné les oreilles,
Ah ! pardieu, vous allez me faire accroire ça !
 
L’âne a du sens, ayant porté Sancho Pança.
Il reprit : — Parmi vous qu’un novateur s’obstine,
Qu’il baise mal le bas du dos de la routine,
Qu’il ne veuille pas boire où de tout temps ont bu
La coutume ridée et l’usage barbu,
Que son âme ose, horreur ! n’être pas prisonnière,
Que, se sentant une aile, il méprise l’ornière,
Vous le damnez.
 
                              Jadis, un songeur l’entendait,
Les bêtes ont crié : Haro sur le baudet !
J’entends l’homme crier : Haro sur le génie !
Malheur à qui s’en va dans la sombre Uranie !
Dans la matière, encor, passe ; on peut innover ;
Il est permis d’aller, de chercher, de trouver
Quelque crapaud géant, quelque gros perce-oreille,
Quelque étrange fourmi, pas tout à fait pareille
À celles dont Linné a contemplé les œufs,
Ou des squelettes frais et des fossiles neufs,
Des mammouths troublant l’ordre, et dans les grès, les schistes
Et les gneiss, des fémurs d’éléphants anarchistes ;
La routine consent à ce qu’un cachalot,
Inédit, lève un peu trop son grouin hors du flot ;
On peut faire, sans trop indigner les bélîtres,
Des révolutions dans les écailles d’huîtres ;
L’immortelle ânerie, et j’en suis à regret,
Admet qu’on peut trouver un gui dans la forêt
Ou pêcher un mollusque avec un coup de sonde ;
Quand on voit revenir après leur tour du monde
Le capitaine Cook, Magellan ou lord Ross
Rapportant des tapirs ou des rhinocéros,
Si bien que la science à leur aide complète
La confrontation de l’homme avec la bête,
Quelque raie éclairant l’énigme du dauphin,
Des os de mastodonte illuminant enfin
La grande question de l’ours, ou des carcasses
D’épiornis faisant progresser les bécasses,
Longs bravos ; les savants formant leurs bataillons
Contemplent les herbiers et les échantillons,
Le mandarin admire, et le bourgeois dit : Qu’est-ce ?
On fait queue au musée à voir ouvrir la caisse,
Les deux chambres, que chauffe un rapport érudit,
Accordent au jardin des plantes un crédit
Pour élargir l’endroit où l’on met la genèse ;
Et l’institut — pendant que, tout frémissant d’aise,
Paris en foule court voir le tapir manger, —
Harangue au pont des Arts le fossile étranger.
Mais quand le penseur, vaste et noir missionnaire,
Arrive du pays du rêve et du tonnerre,
Et revient du mystère où planent les esprit,
Rapportant, aussi lui, ce qu’à l’ombre il a pris,
Farouche, et dans sa main, de rayons inondée,
Tenant le fait chimère ou bien le monstre idée,
Déployant la splendeur d’un progrès factieux,
Quelque nouveauté sainte ayant l’odeur des cieux
Qui va faire, profonde et pure découverte,
L’homme heureux, et l’envie, hélas, encor plus verte ;
Offrant la douleur morte ou l’espace annulé ;
Montrant des visions la formidable clé ;
Malheur à ce trouveur et malheur à ce mage !
Que Gall ait du cerveau vu sur le front l’image,
Que dans quelque insondable abîme le même air
Qui soulevait Élie ait emporté Mesmer,
Malheur ! Papin en France ou Galilée à Rome,
Quel que soit le prodige, hélas, quel que soit l’homme,
Quel que soit le bienfait, quel que soit l’ouvrier,
Qu’il se nomme Jackson, qu’il se nomme Fourier,
Malheur ! huée, affronts, et clameurs triomphantes ;
Tous se jettent sur lui ; les uns, les sycophantes,
Au nom des livres saints, védas ou rituels ;
Les autres, les douteurs, bourreaux spirituels,
Parfois railleurs profonds, comme Swift et Voltaire,
Au nom du vieux bon sens, bouche pleine de terre.
On vous l’assomme avec maint argument plombé,
Là, par Christ plus Moïse, ici, par A plus B.
Que veut ce songe creux ? et de quelles cavernes
Sort-il pour nous conter de telles balivernes ?
Avoir du temps passé jeté le vieux bâton,
Quel crime ! S’appeler Gutenberg ou Fulton,
Quel cynisme ! Aller seul ! l’audace est fabuleuse !
Si c’est Flamel, Cardan, Saint-Simon ou Deleuze,
Pour en avoir raison l’éclat de rire est là ;
Si c’est Jordan Bruno, si c’est Campanella
Qui le premier a dit : — Les soleils sont sans nombre, —
Qu’il se sauve ; sinon, demain, le bûcher sombre
Lui mettra la fumée et la nuit dans les yeux,
Et l’affreux tourbillon des braises, envieux,
Châtiera ce rêveur du tourbillon des astres ;
Harvey mourra moqué de tous les médicastres ;
Kind raillera Képler, et tous les culs-de-plomb
Ferreront cet oiseau de l’océan, Colomb.
Vois, Socrate, par qui le genre humain se hausse,
Blêmit sinistrement dans une basse fosse ;
Deux siècles avant l’heure où Vasco les verra,
Dante, œil mystérieux que Dieu même éclaira,
Voit à travers la terre, énorme et sombre geôle,
Les quatre étoiles d’or qui sont à l’autre pôle ;
Il le dit ; on le chasse ; et c’est ainsi toujours.
Dès qu’un flambeau paraît, l’homme crie : Au secours !
Qui l’éclaire ou le sert l’irrite ; le génie
Est une infraction sévèrement punie ;
Toujours vous proscrivez le grand homme fatal,
Sauf à lui dédier plus tard un piédestal ;
Vos bienfaiteurs, penseurs et sages, ont beau dire :
— Cherchons et triomphons ! l’infini nous attire ;
Dans l’océan Progrès il n’est point de cap Non ! —
L’homme réplique : exil, ciguë et cabanon ;
Et l’histoire en est pleine, et tous ces Hérodotes
Content sous divers noms ces douces anecdotes.
 
J’ajoute : quelquefois le front des hauts songeurs
Se fend, l’idée ayant de trop grandes largeurs,
Et comme il est certain que la nature mêle
Toujours un peu d’ivresse au lait de sa mamelle,
Comme ils sont à la fois brumeux et radieux,
Ces hommes-là sont fous, dit la tourbe. Ils sont dieux !
L’excès de vérité n’éblouit-il pas l’âme,
Et n’a-t-on pas de grands aveuglements de flamme ?
Hélas : en peut-il être autrement ? Le réel,
L’idéal, le progrès, même venu du ciel,
Même apporté par Christ, même quand Dieu l’amène,
Passant par l’homme aura toujours la marque humaine.
Toujours l’idée aura pour nombril le défaut ;
Toute innovation, même prise là-haut,
Par mille côtés vraie, est par un côté fausse ;
Quel bonheur ! la routine à ce détail s’adosse.
Après avoir plongé dans la sublimité,
Après avoir volé le gouffre illimité,
Dans l’humaine cohue obstinée à ses voiles
Malheur à qui revient ! L’infini plein d’étoiles,
Sur la terre où le cuistre admire l’avorton,
N’a qu’un débarcadère appelé Charenton.
 
Oui, le crachat jaillit de cent bouches ouvertes
Sur tous les pâles Christs des saintes découvertes !
Oui, malheur au héros qui, la lunette en main,
Se dresse au lointain bord de l’horizon humain,
Guetteur mystérieux et vedette avancée !
Il est toujours tué ; par qui ? par la pensée.
Car dès que les docteurs ont vu, troupeau jaloux,
Poindre une idée, ils ont la tristesse des loups,
La foule n’aime point qu’un astre la dérange
Avec un flamboiement de clarté trop étrange,
Et la pensée humaine a peur des vastes cris
Du génie, et du vol des immenses esprits.
 
L’âne reprit : — Hélas, hommes ! race chétive
Ayant plus de torpeur que d’initiative !
Hélas, génie humain ! hélas, esprit humain !
Qui, s’il fonde aujourd’hui, démolira demain,
Double, ayant Oui pour aile et Non pour carapace ;
Qui, sans savoir pourquoi, d’un pôle à l’autre passe,
Du plus noir du cloaque au plus bleu de l’éther,
De Dante à Loriquet, de la bouche au sphincter ;
Qui semble jeune et fort, et tout à coup se ride ;
Qui vole, plane, et boite, et, pour s’en faire un guide,
Va du condor à l’oie, et sur le faîte met
Tantôt Herder ou Dante, et tantôt dom Calmet ;
Qui ferme l’œil sitôt qu’un peu d’aube y pénètre ;
Qui, dans le même temps, trouve le moyen d’être
Virgile et Moevius, ou Voltaire et Restif ;
Qui, pour être céleste en restant positif,
Se bâcle on ne sait quel accoutrement lyrique
Fait de plume d’archange et de poil de bourrique !
Plein d’hésitation, d’anxiété, d’effroi,
Bégayant juste assez pour dire : Je suis roi,
Kant, pour se déjuger il est toujours en verve ;
La contradiction est son fonds de réserve ;
Ne sondez pas, devant ce frivole parleur,
Ces questions : tombeau, sort, mystère, douleur ;
Il fuit de l’Inconnu la sinistre falaise,
Sur ces pentes à pic il se sent mal à l’aise,
Il hait ces mots profonds qui semblent infinis,
Il ferme sa croisée au brouillard où Leibniz,
Dante, Eschyle, Reuchlin, Pythagore, Épicure,
Voyaient du noir destin pendre la corde obscure ;
Il tâche de sortir de dessous les grands cieux ;
Mais il n’est hors de là qu’un badaud vicieux,
Mais il ne sait pas même être un Chrysale honnête.
Il rit du fil de l’ombre, étant marionnette.
Le lendemain, voilà la peur qui le reprend.
Fou, tour à tour d’orgie ou d’aube s’empourprant,
L’homme mériterait, soit dit en style honnête,
D’avoir, ainsi que moi, sur le haut de la tête
Deux conduits auditifs taillés en falbala !
L’homme consent au beau, — s’il est utile. Il a
Le goût du médiocre et s’arrête à mi-côte ;
Il laisse en route ceux dont l’idée est trop haute ;
Il ferait plus de cas de l’Hékla que revêt
La neige et d’où le feu jaillit, s’il y pouvait
Poser quelque marmite énorme d’invalides ;
Au ver sacré qui file au fond des chrysalides
Il demande un bonnet bien tiède, bien soyeux
Bien épais, qu’il se puisse abattre sur les yeux ;
Il préfère Montmartre au mont Blanc, Athalie
À Macbeth, et son fiacre au char tonnant d’Élie ;
Entre Horace et Vadé, Vadé serait son choix.
Il se croit roi du globe, il en est le bourgeois.
 

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