Hugo



 

    Beau, frais, souriant d’aise à cette vie amère.
SAINTE-BEUVE.


Dans l’alcôve sombre,
Près d’un humble autel,
L’enfant dort à l’ombre
Du lit maternel.
Tandis qu’il repose,
Sa paupière rose,
Pour la terre close,
S’ouvre pour le ciel.
 
Il fait bien des rêves.
Il voit par moments
Le sable des grèves
Plein de diamants,
Des soleils de flammes,
Et de belles dames
Qui portent des âmes
Dans leurs bras charmants.
 
Songe qui l’enchante !
Il voit des ruisseaux ;
Une voix qui chante
Sort du fond des eaux.
Ses sœurs sont plus belles ;
Son père est près d’elles ;
Sa mère a des ailes
Comme les oiseaux.
 
Il voit mille choses
Plus belles encor ;
Des lys et des roses
Plein le corridor ;
Des lacs de délice
Où le poisson glisse,
Où l’onde se plisse
À des roseaux d’or !
 
Enfant, rêve encore !
Dors, ô mes amours !
Ta jeune âme ignore
Où s’en vont tes jours.
Comme une algue morte
Tu vas, que t’importe ?
Le courant t’emporte,
Mais tu dors toujours !
 
Sans soin, sans étude,
Tu dors en chemin,
Et l’inquiétude
À la froide main,
De son ongle aride,
Sur ton front candide,
Qui n’a point de ride,
N’écrit pas : « Demain ! »
 
Il dort, innocence !
Les anges sereins
Qui savent d’avance
Le sort des humains,
Le voyant sans armes,
Sans peur, sans alarmes,
Baisent avec larmes
Ses petites mains.
 
Leurs lèvres effleurent
Ses lèvres de miel.
L’enfant voit qu’ils pleurent
Et dit : « Gabriel ! »
Mais l’ange le touche,
Et, berçant sa couche,
Un doigt sur sa bouche,
Lève l’autre au ciel !
 
Cependant sa mère,
Prompte à le bercer,
Croit qu’une chimère
Le vient oppresser !
Fière, elle l’admire,
L’entend qui soupire,
Et le fait sourire
Avec un baiser.
 

Les Feuilles d’automne, 1831

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