Hugo

Le Pape, 1878


En voyant un petit enfant


 
Il est le regard vierge, il est la bouche rose ;
On ne sait avec quel ange invisible il cause.
N’avoir pas fait de mal, ô mystère profond !
Tout ce que les meilleurs font sur terre, ou défont,
Ne vaut pas le sourire ignorant et suprême
De l’enfant qui regarde et s’étonne et nous aime.
N’avoir pas une tache efface nos splendeurs.
Nous nous croyons le droit d’être altiers, durs, grondeurs,
Et lui qui ne se sait aucun droit sur la terre,
Les a tous. Sa fraîcheur pure nous désaltère ;
Il calme notre fièvre, il desserre nos nœuds,
Il arrive des lieux obscurs et lumineux,
Des gouffres bleus, du fond des divins empyrées ;
Ses beaux yeux sont noyés de lueurs azurées ;
S’il parlait, des soleils il nous dirait les noms.
Dès qu’un enfant est là, nous nous examinons.
Pensifs, nous comparons nos âmes à la sienne ;
Le plus juste est rêveur de quelque faute ancienne ;
Il suffit, pour qu’on ait besoin d’être à genoux
Et pour que nous sentions de la noirceur en nous,
Que ce doux petit être inexprimable vive ;
Et la création entière est attentive
Aux reproches que fait, même à ce qui reluit,
Même au ciel, puisqu’il est par instants plein de nuit,
Même à la sainteté, triste quand on l’encense,
Cette blancheur sans ombre et sans fond, l’innocence.
De quel droit sommes-nous autour d’elle méchants ?
Que nous a-t-elle fait ? Nos cris couvrent ses chants.
Son aube à nos vents noirs mêle son pur zéphyre.
Est-ce que sa clarté ne devrait pas suffire
Pour nous rendre cléments et pour dompter nos cœurs ?
Non, nous restons ingrats, amers, hautains, moqueurs,
Pleins d’orages, devant cette candeur sacrée.
L’âge d’or, l’heureux temps de Saturne et de Rhée,
Existe, c’est l’enfance ; il est sur terre encor ;
Et nos siècles de fer sur ce tendre âge d’or
N’en font pas moins leur bruit de glaives et de haines,
Et l’on entend partout le traînement des chaînes.
Vous êtes de la joie errante parmi nous,
Enfants ! riez, jouez, croissez. Vos fronts sont doux,
Et la faiblesse y met sa tremblante couronne ;
L’épanouissement d’avril vous environne ;
Sans vous le jour est morne et le matin se tait ;
Chantez. Quand le destin, comme s’il regrettait
De vous avoir dans l’ombre amenés, vous remmène,
Quand vous vous en allez avant l’épreuve humaine,
Votre âme monte aux cieux dans le parfum des fleurs.
Ô chers petits enfants, quand, fuyant nos douleurs,
Vous faites dans l’azur serein votre rentrée,
Quand un nouveau-né meurt, on dirait que, navrée,
La terre prend le deuil des jours qui vous sont dus ;
Et l’aurore est en pleurs quand vous êtes rendus
Par les roses vos sœurs à vos frères les anges.
Il est dans les linceuls une aile, et, dans les langes,
Il en est une aussi ; c’est la même. Ouvrez-la,
Doux amis, sans pourtant nous quitter pour cela.
Restez, notre prison par vous devient un temple.
Rayonnez, innocents, et donnez-nous l’exemple,
Croyez, priez, aimez, chantez. Soyez sans fiel.
Qu’est-ce que l’âme humaine, ô profond Dieu du ciel,
A fait de la candeur dont elle était vêtue ?
 

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