Hugo

L'Art d'être grand-père, 1877


V
Encore Dieu, mais avec des restrictions


 
Quel beau lieu ! Là le cèdre avec l’orme chuchote,
L’âne est lyrique et semble avoir vu Don Quichotte,
Le tigre en cage a l’air d’un roi dans son palais,
Les pachydermes sont effroyablement laids ;
Et puis c’est littéraire, on rêve à des idylles
De Viennet en voyant bâiller les crocodiles.
Là, pendant qu’au babouin la singesse se vend,
Pendant que le baudet contemple le savant,
Et que le vautour fait au hibou bon visage,
Certes, c’est un emploi du temps digne d’un sage
De s’en aller songer dans cette ombre, parmi
Ces arbres pleins de nids, où tout semble endormi
Et veille, où le refus consent, où l’amour lutte,
Et d’écouter le vent, ce doux joueur de flûte.
 
Apprenons, laissons faire, aimons, les cieux sont grands ;
Et devenons savants, et restons ignorants.
Soyons sous l’infini des auditeurs honnêtes ;
Rien n’est muet ni sourd ; voyons le plus de bêtes
Que nous pouvons ; tirons partie de leurs leçons.
Parce qu’autour de nous tout rêve, nous pensons.
L’ignorance est un peu semblable à la prière ;
L’homme est grand par devant et petit par derrière ;
C’est, d’Euclide à Newton, de Job à Réaumur,
Un indiscret qui veut voir par-dessus le mur,
Et la nature, au fond très moqueuse, paraphe
Notre science avec le cou de la girafe.
Tâchez de voir, c’est bien. Épiez. Notre esprit
Pousse notre science à guetter ; Dieu sourit,
Vieux malin.
 
                        Je l’ai dit, Dieu prête à la critique.
Il n’est pas sobre. Il est débordant, frénétique,
Inconvenant ; ici le nain, là le géant,
Tout à la fois ; énorme ; il manque de néant.
Il abuse du gouffre, il abuse du prisme.
Tout, c’est trop. Son soleil va jusqu’au gongorisme ;
Lumière outrée. Oui, Dieu vraiment est inégal ;
Ici la Sibérie, et là le Sénégal ;
Et partout l’antithèse ! il faut qu’on s’y résigne ;
S’il fait noir le corbeau, c’est qu’il fit blanc le cygne ;
Aujourd’hui Dieu nous gèle, hier il nous chauffait.
Comme à l’académie on lui dirait son fait !
Que nous veut la comète ? À quoi sert le bolide ?
Quand on est un pédant sérieux et solide,
Plus on est ébloui, moins on est satisfait ;
La férule à Batteux, le sabre à Galifet
Ne tolèrent pas Dieu sans quelque impatience ;
Dieu trouble l’ordre ; il met sur les dents la science ;
À peine a-t-on fini qu’il faut recommencer ;
Il semble que l’on sent dans la main vous glisser
On ne sait quel serpent tout écaillé d’aurore.
Dès que vous avez dit : assez ! il dit : encore !
 
Ce démagogue donne au pauvre autant de fleurs
Qu’au riche ; il ne sait pas se borner ; ses couleurs,
Ses rayons, ses éclairs, c’est plus qu’on ne souhaite.
Ah ! tout cela fait mal aux yeux ! dit la chouette.
Et la chouette, c’est la sagesse.
 
                                                        Il est sûr
Que Dieu taille à son gré le monde en plein azur ;
Il mêle l’ironie à son tonnerre épique ;
Si l’on plane il foudroie et si l’on broute il pique.
(Je ne m’étonne pas que Planche eût l’air piqué.)
Le vent, voix sans raison, sorte de bruit manqué,
Sans jamais s’expliquer et sans jamais conclure,
Rabâche, et l’océan n’est pas exempt d’enflure.
Quant à moi, je serais, j’en fais ici l’aveu,
Curieux de savoir ce que diraient de Dieu,
Du monde qu’il régit, du ciel qu’il exagère,
De l’infini, sinistre et confuse étagère,
De tout ce que ce Dieu prodigue, des amas
D’étoiles de tout genre et de tous les formats,
De sa façon d’emplir d’astres le télescope,
Nonotte et Baculard dans le café Procope.
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Lа Fоntаinе : Lе Сhênе еt lе Rоsеаu

Lа Fоntаinе : Lе Liоn аmоurеuх

Sаtiе : Lе Ρiсniс

Hуspа : Lеs Éléphаnts

Dubus : Ρаntоum : «À l’аbri dеs ridеаuх...»

Μilоsz : Τоus lеs Μоrts sоnt ivrеs...

Swаrth : Lеs Αrtistеs

Rоllinаt : Lа Jumеnt Zizi

Αrvеrs : «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...»

Dоnnау : Lаmеntо du trоmpé

☆ ☆ ☆ ☆

Rоnsаrd : «Αmоur еst sаns miliеu, с’еst unе сhоsе ехtrêmе...»

Vаlаdе : Réminisсеnсе

Hеrоld : Lа Саthédrаlе

Rоllinаt : L’Étоilе du fоu

Lа Villе dе Μirmоnt : «Νоvеmbrеs pluviеuх, tristеs аu bоrd dеs flеuvеs...»

Hеrоld : Lа Саthédrаlе

Vаuсаirе : «Hоrs lа dоulеur, l’аmоur nе dоnnе pаs grаnd-сhоsе...»

Swаrth : Αu lесtеur

Suаrès : Μеssаgе dе Ρâris

Lа Βоétiе : «Се јоurd’hui, du sоlеil lа сhаlеur аltéréе...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «Ô bеаuх сhеvеuх d’аrgеnt mignоnnеmеnt rеtоrs !...» (Du Βеllау)

De Сосhоnfuсius sur Étаblissеmеnt d’unе соmmunаuté аu Βrésil (Jасоb)

De Сосhоnfuсius sur «Vоiсi lе bоis, quе mа sаintе Αngеlеttе...» (Rоnsаrd)

De Сliеnt sur Sоnnеt du huit févriеr 1915 (Αpоllinаirе)

De Fоurmi sur Lе Τunnеl (Rоllinаt)

De Julеs dе Βlаnсhеmоrt sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Jеаn dе Βlаnquеfоrt sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Αlаntе-Limа sur «Соmbiеn durеrоnt nоs аmоurs ?...» (Ρrivаt d'Αnglеmоnt)

De Νаrсissе Hérоn sur «Соmbiеn durеrоnt nоs аmоurs ?...» (Βаudеlаirе)

De Νiсhоlаs nеwmаn sur Frаnсis Jаmmеs

De Αmigо* sur Dаns lе јаrdin d’Αnnа (Αpоllinаirе)

De Μаlvinа sur «Quаnd l’оmbrе mеnаçа dе lа fаtаlе lоi...» (Μаllаrmé)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur Lеs Ρоrсs : «Αvес lеurs grоins...» (Vеrhаеrеn)

De gаutiеr sur Lеs Αssis (Rimbаud)

De Lа Μusérаntе sur L’Éсhеllе (Αutrаn)

De Didiеr СΟLΡΙΝ sur «Αmоur, је nе mе plаins dе l’оrguеil еndurсi...» (Rоnsаrd)

De Μаriа sur «Αprès unе јоurnéе dе vеnt...» (Rilkе)

De Vinсеnt sur «Αu prеmiеr trаit, quе mоn œil rеnсоntrа...» (Τуаrd)

De vinсеnt sur «Ν’еs-tu lаssе, аussi, dе rêvеr d’hiеr ?...» (Viеlé-Griffin)

De Vinсеnt sur Lа Grеnоuillе blеuе (Fоrt)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе