Hugo

L’Année terrible, 1872


Entre deux bombardements


 
Dès votre premier cri, Jeanne, vous excitiez
Nos admirations autant que nos pitiés ;
Vous naissiez ; vous aviez cette toute-puissance,
La grâce ; vous étiez la crèche qu’on encense,
L’humble marmot divin qui n’a point encor d’yeux,
Et qu’une étoile vient chercher du haut des cieux ;
Puis vous eûtes six jours, vous eûtes six semaines,
Puis six mois, lueur frêle en nos ombres humaines.
Jeanne, vous avancez en âge cependant ;
Vous avez des cheveux, vous avez une dent,
Et vous voilà déjà presque un grand personnage.
En vous à peine un peu du nouveau-né surnage ;
Vous voulez être à terre ; il vous faut le péril,
La marche, et le maillot vous semble puéril ;
Votre frère plus vieux chante la Marseillaise ;
Il a deux ans ; et vous, vous grimpez sur ma chaise,
Ou, fière, vous rampez derrière un paravent ;
Vous voulez un jouet savant, même vivant ;
Avec un jeune chat vous êtes en ménage ;
La croissance vous tient dans son souple engrenage
Et remplace l’enfant qui vagit par l’enfant
Qui jase, et l’humble cri par le cri triomphant ;
L’ange qui mange rit de l’ange à la mamelle ;
Vous vous transfigurez sans cesse, et le temps mêle
À la Jeanne d’hier la Jeanne d’aujourd’hui.
À chaque pas qu’il fait, l’enfant derrière lui
Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.
 
On se souvient de tous, on les pleure, on les aime,
Et ce seraient des morts s’il n’était vivant, lui.
Déjà plus d’une étoile en ce doux astre a lui.
Il semble qu’en cet être enchanté, pour nous plaire,
Chaque âge tour à tour donne son exemplaire ;
C’est un soleil levant que ce petit destin !
Car le sort est masqué de rayons le matin ;
Et les blancheurs de l’aube, aimable et chaste fête,
Viennent l’une après l’autre entourer cette tête
Et lui faire on ne sait quel pur couronnement.
On dirait que la vie, avec un soin charmant,
Essaie à ce jésus toutes les auréoles,
Se préparant ainsi par les caresses molles,
Les roses, les baisers, le rire frais et prompt,
À lui mettre plus tard les épines au front.
 

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