Hugo

La Légende des siècles, 1859


Éviradnus


 

I — Départ de l’aventurier pour l’aventure


Qu’est-ce que Sigismond et Ladislas ont dit ?
Je ne sais si la roche ou l’arbre l’entendit ;
Mais, quand ils ont tout bas parlé dans la broussaille,
L’arbre a fait un long bruit de taillis qui tressaille,
Comme si quelque bête en passant l’eût troublé,
Et l’ombre du rocher ténébreux a semblé
Plus noire, et l’on dirait qu’un morceau de cette ombre
A pris forme et s’en est allé dans le bois sombre,
Et maintenant on voit comme un spectre marchant
Là-bas dans la clarté sinistre du couchant.
 
Ce n’est pas une bête en son gîte éveillée,
Ce n’est pas un fantôme éclos sous la feuillée,
Ce n’est pas un morceau de l’ombre du rocher
Qu’on voit là-bas au fond des clairières marcher ;
C’est un vivant qui n’est ni stryge ni lémure ;
Celui qui marche là, couvert d’une âpre armure,
C’est le grand chevalier d’Alsace, Éviradnus.
 
Ces hommes qui parlaient, il les a reconnus ;
Comme il se reposait dans le hallier, ces bouches
Ont passé, murmurant des paroles farouches,
Et jusqu’à son oreille un mot est arrivé ;
Et c’est pourquoi ce juste et ce preux s’est levé.
 
Il connaît ce pays qu’il parcourut naguère.
 
Il rejoint l’écuyer Gasclin, page de guerre,
Qui l’attend dans l’auberge, au plus profond du val,
Où tout à l’heure il vient de laisser son cheval
Pour qu’en hâte on lui donne à boire, et qu’on le ferre.
Il dit au forgeron : « Faites vite. Une affaire
M’appelle. » Il monte en selle et part.
 
 
 

II — Éviradnus


                                                                        Éviradnus,
Vieux, commence à sentir le poids des ans chenus ;
Mais c’est toujours celui qu’entre tous on renomme,
Le preux que nul n’a vu de son sang économe ;
Chasseur du crime, il est nuit et jour à l’affût ;
De sa vie il n’a fait d’action qui ne fût
Sainte, blanche et loyale, et la grande pucelle,
L’épée, en sa main pure et sans tache, étincelle.
C’est le Samson chrétien qui, survenant à point,
N’ayant pour enfoncer la porte que son poing,
Entra, pour la sauver, dans Sickingen en flamme ;
Qui, s’indignant de voir honorer un infâme,
Fit, sous son dur talon, un tas d’arceaux rompus
Du monument bâti pour l’affreux duc Lupus,
Arracha la statue, et porta la colonne
Du munster de Strasbourg au pont de Wasselonne,
Et là, fier, la jeta dans les étangs profonds ;
On vante Éviradnus d’Altorf à Chaux-de-Fonds ;
Quand il songe et s’accoude, on dirait Charlemagne ;
Rôdant, tout hérissé, du bois à la montagne,
Velu, fauve, il a l’air d’un loup qui serait bon ;
Il a sept pieds de haut comme Jean de Bourbon ;
Tout entier au devoir qu’en sa pensée il couve,
Il ne se plaint de rien, mais seulement il trouve
Que les hommes sont bas et que les lits sont courts ;
Il écoute partout si l’on crie au secours ;
Quand les rois courbent trop le peuple, il le redresse
Avec une intrépide et superbe tendresse ;
Il défendit Alix comme Diègue Urraca ;
Il est le fort ami du faible ; il attaqua
Dans leurs antres les rois du Rhin, et dans leurs bauges
Les barons effrayants et difformes des Vosges ;
De tout peuple orphelin il se faisait l’aïeul ;
Il mit en liberté les villes ; il vint seul
De Hugo Tête-d’Aigle affronter la caverne ;
Bon, terrible, il brisa le carcan de Saverne,
La ceinture de fer de Schelestadt, l’anneau
De Colmar, et la chaîne au pied de Haguenau.
Tel fut Éviradnus. Dans l’horrible balance
Où les princes jetaient le dol, la violence,
L’iniquité, l’horreur, le mal, le sang, le feu,
Sa grande épée était le contre-poids de Dieu.
Il est toujours en marche, attendu qu’on moleste
Bien des infortunés sous la voûte céleste,
Et qu’on voit dans la nuit bien des mains supplier ;
Sa lance n’aime pas moisir au râtelier ;
Sa hache de bataille aisément se décroche ;
Malheur à l’action mauvaise qui s’approche
Trop près d’Éviradnus, le champion d’acier !
La mort tombe de lui comme l’eau du glacier.
Il est héros ; il a pour cousine la race
Des Amadis de France et des Pyrrhus de Thrace ;
Il rit des ans. Cet homme à qui le monde entier
N’eût pas fait dire grâce ! et demander quartier,
Ira-t-il pas crier au temps : Miséricorde !
Il s’est, comme Baudoin, ceint les reins d’une corde ;
Tout vieux qu’il est, il est de la grande tribu ;
Le moins fier des oiseaux n’est pas l’aigle barbu.
Qu’importe l’âge ! il lutte. Il vient de Palestine,
Il n’est point las. Les ans s’acharnent ; il s’obstine.
 
 

III — Dans la forêt


 
Quelqu’un qui s’y serait perdu ce soir, verrait
Quelque chose d’étrange au fond de la forêt ;
C’est une grande salle éclairée et déserte.
Où ? Dans l’ancien manoir de Corbus.
 
                                                                        L’herbe verte,
Le lierre, le chiendent, l’églantier sauvageon,
Font, depuis trois cents ans, l’assaut de ce donjon ;
Le burg, sous cette abjecte et rampante escalade,
Meurt, comme sous la lèpre un sanglier malade ;
Il tombe ; les fossés s’emplissent des créneaux ;
La ronce, ce serpent, tord sur lui ses anneaux ;
Le moineau franc, sans même entendre ses murmures,
Sur ses vieux pierriers morts vient becqueter les mûres ;
L’épine sur son deuil prospère insolemment ;
Mais, l’hiver, il se venge ; alors, le burg dormant
S’éveille, et, quand il pleut pendant des nuits entières,
Quand l’eau glisse des toits et s’engouffre aux gouttières,
Il rend grâce à l’ondée, aux vents, et, content d’eux,
Profite, pour cracher sur le lierre hideux,
Des bouches de granit de ses quatre gargouilles.
 
Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles ;
Hélas ! et Corbus, triste, agonise. Pourtant
L’hiver lui plaît ; l’hiver, sauvage combattant,
Il se refait, avec les convulsions sombres
Des nuages hagards croulant sur ses décombres,
Avec l’éclair qui frappe et fuit comme un larron,
Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,
Une sorte de vie effrayante, à sa taille ;
La tempête est la sœur fauve de la bataille ;
Et le puissant donjon, féroce, échevelé,
Dit : Me voilà ! sitôt que la bise a sifflé ;
Il rit quand l’équinoxe irrité le querelle
Sinistrement, avec son haleine de grêle ;
Il est joyeux, ce burg, soldat encor debout,
Quand, jappant comme un chien poursuivi par un loup,
Novembre, dans la brume errant de roche en roche,
Répond au hurlement de Janvier qui s’approche.
Le donjon crie : « En guerre ! ô tourmente, es-tu là ? »
Il craint peu l’ouragan, lui qui vit Attila.
Oh ! les lugubres nuits ! Combat dans la bruine !
La nuée attaquant, farouche, la ruine !
Un ruissellement vaste, affreux, torrentiel,
Descend des profondeurs furieuses du ciel ;
Le burg brave la nue ; on entend les gorgones
Aboyer aux huit coins de ses tours octogones ;
Tous les monstres sculptés sur l’édifice épars,
Grondent, et les lions de pierre des remparts
Mordent la brume, l’air et l’onde, et les tarasques
Battent de l’aile au souffle horrible des bourrasques ;
L’âpre averse en fuyant vomit sur les griffons ;
Et, sous la pluie entrant par les trous des plafonds,
Les guivres, les dragons, les méduses, les drées,
Grincent des dents au fond des chambres effondrées ;
Le château de granit, pareil aux preux de fer,
Lutte toute la nuit, résiste tout l’hiver ;
En vain le ciel s’essouffle, en vain Janvier se rue ;
En vain tous les passants de cette sombre rue
Qu’on nomme l’infini, l’ombre et l’immensité,
Le tourbillon, d’un fouet invisible hâté,
Le tonnerre, la trombe où le typhon se dresse,
S’acharnent sur la fière et haute forteresse ;
L’orage la secoue en vain comme un fruit mûr ;
Les vents perdent leur peine à guerroyer ce mur,
Le Fôhn bruyant s’y lasse, et sur cette cuirasse
L’Aquilon s’époumonne et l’Autan se harasse,
Et tous ces noirs chevaux de l’air sortent fourbus
De leur bataille avec le donjon de Corbus.
 
Aussi, malgré la ronce et le chardon et l’herbe,
Le vieux burg est resté triomphal et superbe ;
Il est comme un pontife au cœur du bois profond ;
Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le front ;
Le soir, sa silhouette immense se découpe ;
Il a pour trône un roc, haute et sublime croupe ;
Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant,
Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent,
Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l’orme,
Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme
Les nuages, ce dais livide de la nuit.
 
Le pâtre a peur, et croit que cette tour le suit ;
Les superstitions ont fait Corbus terrible ;
On dit que l’Archer Noir a pris ce burg pour cible,
Et que sa cave est l’antre où dort le Grand Dormant ;
Car les gens des hameaux tremblent facilement ;
Les légendes toujours mêlent quelque fantôme
À l’obscure vapeur qui sort des toits de chaume,
L’âtre enfante le rêve, et l’on voit ondoyer
L’effroi dans la fumée errante du foyer.
 
Aussi, le paysan rend grâce à sa roture
Qui le dispense, lui, d’audace et d’aventure,
Et lui permet de fuir ce burg de la forêt
Qu’un preux, par point d’honneur belliqueux, chercherait.
 
Corbus voit rarement au loin passer un homme.
Seulement, tous les quinze ou vingt ans, l’économe
Et l’huissier du palais, avec des cuisiniers
Portant tout un festin dans de larges paniers,
Viennent, font des apprêts mystérieux, et partent ;
Et, le soir, à travers les branches qui s’écartent,
On voit de la lumière au fond du burg noirci ;
Et nul n’ose approcher. Et pourquoi ? Le voici :
 
 

IV — La coutume de Lusace


C’est l’usage, à la mort d’un marquis de Lusace,
Que l’héritier du trône, en qui revit la race,
Avant de revêtir les royaux attributs,
Aille, une nuit, souper dans la tour de Corbus ;
C’est de ce noir souper qu’il sort prince et margrave ;
La marquise n’est bonne et le marquis n’est brave
Que s’ils ont respiré les funèbres parfums
Des siècles dans ce nid des vieux maîtres défunts ;
Les marquis de Lusace ont une haute tige,
Et leur source est profonde à donner le vertige ;
Ils ont pour père Antée, ancêtre d’Attila ;
De ce vaincu d’Alcide une race coula ;
C’est la race, autrefois païenne, puis chrétienne,
De Lechus, de Platon, d’Othon, d’Ursus, d’Étienne,
Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêts
Bordant l’Europe au nord, flot d’abord, digue après.
Corbus est double : il est burg au bois, ville en plaine ;
Du temps où l’on montait sur la tour châtelaine,
On voyait, au delà des pins et des rochers,
Sa ville perçant l’ombre au loin de ses clochers ;
Cette ville a des murs ; pourtant, ce n’est pas d’elle
Que relève l’antique et noble citadelle ;
Fière, elle s’appartient ; quelquefois un château
Est l’égal d’une ville ; en Toscane, Prato,
Barletta dans la Pouille, et Crême en Lombardie,
Valent une cité, même forte et hardie ;
Corbus est de ce rang. Sur ses rudes parois
Ce burg a le reflet de tous les anciens rois ;
Tous leurs avénements, toutes leurs funérailles,
Ont, chantant ou pleurant, traversé ses murailles ;
Tous s’y sont mariés, la plupart y sont nés ;
C’est là que flamboyaient ces barons couronnés ;
Corbus est le berceau de la royauté scythe.
Or, le nouveau marquis doit faire une visite
À l’histoire qui va continuer. La loi
Veut qu’il soit seul pendant la nuit qui le fait roi.
Au seuil de la forêt, un clerc lui donne à boire
Un vin mystérieux versé dans un ciboire,
Qui doit, le soir venu, l’endormir jusqu’au jour ;
Puis on le laisse, il part et monte dans la tour ;
Il trouve dans la salle une table dressée ;
Il soupe et dort ; et l’ombre envoie à sa pensée
Tous les spectres des rois depuis le duc Bela ;
Nul n’oserait entrer au burg cette nuit-là ;
Le lendemain, on vient en foule, on le délivre ;
Et, plein des visions du sommeil, encore ivre
De tous ses grands aïeux qui lui sont apparus,
On le mène à l’église où dort Borivorus ;
L’évêque lui bénit la bouche et la paupière,
Et met dans ses deux mains les deux haches de pierre
Dont Attila frappait, juste comme la mort,
D’un bras sur le Midi, de l’autre sur le Nord.
 
Ce jour-là, sur les tours de la ville, on arbore
Le menaçant drapeau du marquis Swantibore
Qui lia dans les bois et fit manger aux loups
Sa femme et le taureau dont il était jaloux.
 
Même quand l’héritier du trône est une femme,
Le souper de la tour de Corbus la réclame ;
C’est la loi ; seulement, la pauvre femme a peur.
 
 

V — La marquise Mahaud


La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur,
Mahaud est aujourd’hui marquise de Lusace.
Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce ;
Une reine n’est pas reine sans la beauté.
C’est peu que le royaume, il faut la royauté.
Dieu dans son harmonie également emploie
Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie,
Et, certes, il est bon qu’une femme parfois
Ait dans sa main les mœurs, les esprits et les lois,
Succède au maître altier, sourie au peuple, et mène,
En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine ;
Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur,
Tient trop le sceptre, hélas ! comme on tient une fleur ;
Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse.
Toute une Europe obscure autour d’elle se creuse ;
Et, quoiqu’elle ait vingt ans, on a beau la prier,
Elle n’a pas encor voulu se marier.
Il est temps cependant qu’un bras viril l’appuie ;
Comme l’arc-en-ciel rit entre l’ombre et la pluie,
Comme la biche joue entre le tigre et l’ours,
Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours,
Deux noirs voisins qui font une noire besogne :
L’empereur d’Allemagne et le roi de Pologne.
 
 

VI — Les deux voisins


Toute la différence entre ce sombre roi
Et ce sombre empereur, sans foi, sans Dieu, sans loi,
C’est que l’un est la griffe et que l’autre est la serre ;
Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire ;
Ils n’en passent pas moins pour avoir fait tous deux
Dans l’enfer un traité d’alliance hideux ;
On va même jusqu’à chuchoter à voix basse,
Dans la foule où la peur d’en haut tombe et s’amasse,
L’affreux texte d’un pacte entre eux et le pouvoir
Qui s’agite sous l’homme au fond du monde noir ;
Quoique l’un soit la haine et l’autre la vengeance,
Ils vivent côte à côte en bonne intelligence ;
Tous les peuples qu’on voit saigner à l’horizon
Sortent de leur tenaille et sont de leur façon ;
Leurs deux figures sont lugubrement grandies
Par de rouges reflets de sacs et d’incendies ;
D’ailleurs, comme David, suivant l’usage ancien,
L’un est poëte, et l’autre est bon musicien ;
Et les déclarant dieux, la renommée allie
Leurs noms dans les sonnets qui viennent d’Italie.
L’antique hiérarchie a l’air mise en oubli ;
Car, suivant le vieil ordre en Europe établi,
L’empereur d’Allemagne est duc, le roi de France
Marquis ; les autres rois ont peu de différence ;
Ils sont barons autour de Rome, leur pilier,
Et le roi de Pologne est simple chevalier ;
Mais dans ce siècle on voit l’exception unique
Du roi sarmate égal au césar germanique.
Chacun s’est fait sa part ; l’allemand n’a qu’un soin,
Il prend tous les pays de terre ferme au loin ;
Le polonais, ayant le rivage baltique,
Veut des ports ; il a pris toute la mer celtique ;
Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons ;
L’Islande voit passer ses navires démons ;
L’allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses,
Le polonais secourt Spotocus, duc des Russes,
Comme un plus grand boucher en aide un plus petit ;
Le roi prend, l’empereur pille, usurpe, investit ;
L’empereur fait la guerre à l’ordre teutonique,
Le roi sur le Jutland pose son pied cynique ;
Mais, qu’ils brisent le faible ou qu’ils trompent le fort,
Quoi qu’ils fassent, ils ont pour loi d’être d’accord ;
Des geysers du pôle aux cités transalpines,
Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines,
Égratignent le pâle et triste continent.
Et tout leur réussit. Chacun d’eux, rayonnant,
Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires,
Et règne ; et, sous Satan paternel, ils sont frères ;
Ils s’aiment ; l’un est fourbe et l’autre est déloyal ;
Ils sont les deux bandits du grand chemin royal.
Ô les noirs conquérants ! et quelle œuvre éphémère !
L’ambition, branlant ses têtes de chimère,
Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté,
Nourrit la pourriture et la stérilité ;
Ce qu’ils font est néant et cendre ; une hydre allaite,
Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette.
Le polonais sournois, l’allemand hasardeux,
Remarquent qu’à cette heure une femme est près d’eux ;
Tous deux guettent Mahaud. Et naguère, avec rage,
De sa bouche qu’empourpre une lueur d’orage
Et d’où sortent des mots pleins d’ombre ou teints de sang,
L’empereur a jeté cet éclair menaçant :
« L’empire est las d’avoir au dos cette besace
Qu’on appelle la haute et la basse Lusace,
Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents,
S’accroît, quand, par hasard, une femme est dedans. »
Le polonais se tait, épie et patiente.
 
Ce sont deux grands dangers ; mais cette insouciante
Sourit, gazouille et danse, aime les doux propos,
Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts ;
Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière ;
Elle est femme toujours ; dans sa couronne altière,
Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron ;
Car le fleuron tranchant, c’est l’homme et le baron.
Elle a des tribunaux d’amour qu’elle préside ;
Aux copistes d’Homère elle paye un subside ;
Elle a tout récemment accueilli dans sa cour
Deux hommes, un luthier avec un troubadour,
Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race,
Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse,
À l’heure où les vitraux aux brises sont ouverts,
Lui font de la musique et lui disent des vers.
 
Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves,
Font la fête du trône et sacrent leurs margraves ;
C’est aujourd’hui le jour du burg mystérieux ;
Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux.
 
Qu’est-ce que tout cela fait à l’herbe des plaines,
Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines ?
Qu’est-ce que tout cela fait aux arbres des bois ?
Que le peuple ait des jougs et que l’homme ait des rois,
L’eau coule, le vent passe et murmure : Qu’importe !
 
 
 
 

VII — La salle à manger


La salle est gigantesque ; elle n’a qu’une porte ;
Le mur fuit dans la brume et semble illimité ;
En face de la porte, à l’autre extrémité,
Brille, étrange et splendide, une table adossée
Au fond de ce livide et froid rez-de-chaussée ;
La salle a pour plafond les charpentes du toit ;
Cette table n’attend qu’un convive ; on n’y voit
Qu’un fauteuil sous un dais qui pend aux poutres noires ;
Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires :
Le fier combat du roi des Vendes Thassilo,
Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l’eau,
Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse,
Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse,
Odin, le loup Fenris et le serpent Asgar ;
Et toute la lumière éclairant ce hangar,
Qui semble d’un dragon avoir été l’étable,
Vient d’un flambeau sinistre allumé sur la table ;
C’est le grand chandelier aux sept branches de fer
Que l’archange Attila rapporta de l’enfer
Après qu’il eût vaincu le Mammon, et sept âmes
Furent du noir flambeau les sept premières flammes.
Toute la salle semble un grand linéament
D’abîme, modelé dans l’ombre vaguement ;
Au fond, la table éclate avec la brusquerie
De la clarté heurtant des blocs d’orfévrerie ;
De beaux faisans tués par les traîtres faucons,
Des viandes froides, force aiguières et flacons,
Chargent la table où s’offre une opulente agape ;
Les plats, bordés de fleurs, sont en vermeil ; la nappe
Vient de Frise, pays célèbre par ses draps ;
Et, pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats,
Les pâtres de la Murg ont sculpté les sébiles ;
Ces orfévres du bois sont des rustres habiles
Qui font sur une écuelle ondoyer des jardins
Et des monts où l’on voit fuir des chasses aux daims.
Sur une vasque d’or aux anses florentines,
Des actéons cornus et chaussés de bottines
Luttent, l’épée au poing, contre des lévriers ;
Des branches de glaïeuls et de genévriers,
Des roses, des bouquets d’anis, une jonchée
De sauge tout en fleur nouvellement fauchée,
Couvrent d’un frais parfum de printemps répandu
Un tapis d’Ispahan sous la table étendu.
Dehors, c’est la ruine et c’est la solitude.
On entend, dans sa rauque et vaste inquiétude,
Passer sur le hallier, par l’été rajeuni,
Le vent, onde de l’ombre et flot de l’infini.
On a remis partout des vitres aux verrières
Qu’ébranle la rafale arrivant des clairières ;
L’étrange, dans ce lieu ténébreux et rêvant,
Ce serait que celui qu’on attend fût vivant ;
Aux lueurs du sept-bras, qui fait flamboyer presque
Les vagues yeux épars sur la lugubre fresque,
On voit le long des murs, par place, un escabeau,
Quelque long coffre obscur à meubler le tombeau,
Et des buffets, chargés de cuivre et de faïence ;
Et la porte, effrayante et sombre confiance,
Est formidablement ouverte sur la nuit.
Rien ne parle en ce lieu, d’où tout homme s’enfuit.
La terreur, dans les coins accroupie, attend l’hôte.
Cette salle à manger de titans est si haute,
Qu’en égarant, de poutre en poutre, son regard
Aux étages confus de ce plafond hagard,
On est presque étonné de n’y pas voir d’étoiles.
L’araignée est géante en ces hideuses toiles
Flottant là-haut, parmi les madriers profonds
Que mordent aux deux bouts les gueules des griffons.
La lumière a l’air noire et la salle a l’air morte.
La nuit retient son souffle. On dirait que la porte
A peur de remuer tout haut ses deux battants.
 
 

VIII — Ce qu’on y voit encore


Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps,
A de plus sépulcral et de plus redoutable,
Ce n’est pas le flambeau, ni le dais, ni la table ;
C’est, le long de deux rangs d’arches et de piliers,
Deux files de chevaux avec leurs chevaliers.
 
Chacun à son pilier s’adosse et tient sa lance ;
L’arme droite, ils se font vis-à-vis en silence ;
Les chanfreins sont lacés ; les harnais sont bouclés ;
Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés ;
Les trousseaux de poignards sur l’arçon se répandent ;
Jusqu’aux pieds des chevaux les caparaçons pendent ;
Les cuirs sont agrafés ; les ardillons d’airain
Attachent l’éperon, serrent le gorgerin ;
La grande épée à mains brille au croc de la selle ;
La hache est sur le dos, la dague est sous l’aisselle ;
Les genouillères ont leur boutoir meurtrier ;
Les mains pressent la bride, et les pieds l’étrier ;
Ils sont prêts ; chaque heaume est masqué de son crible ;
Tous se taisent ; pas un ne bouge ; c’est terrible.
 
Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail.
Si Satan est berger, c’est là son noir bétail.
Pour en voir de pareils dans l’ombre, il faut qu’on dorme ;
Ils sont comme engloutis sous la housse difforme ;
Les cavaliers sont froids, calmes, graves, armés,
Effroyables ; les poings lugubrement fermés ;
Si l’enfer tout à coup ouvrait ces mains fantômes,
On verrait quelque lettre affreuse dans leurs paumes.
De la brume du lieu leur stature s’accroît.
Autour d’eux l’ombre a peur et les piliers ont froid.
Ô nuit, qu’est-ce que c’est que ces guerriers livides ?
 
Chevaux et chevaliers sont des armures vides,
Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier,
L’air fauve, et, quoique étant de l’ombre, ils sont du fer.
 
Sont-ce des larves ? Non ; et sont-ce des statues ?
Non. C’est de la chimère et de l’horreur, vêtues
D’airain, et, des bas-fonds de ce monde puni,
Faisant une menace obscure à l’infini ;
Devant cette impassible et morne chevauchée,
L’âme tremble et se sent des spectres approchée,
Comme si l’on voyait la halte des marcheurs
Mystérieux que l’aube efface en ses blancheurs.
Si quelqu’un, à cette heure, osait franchir la porte,
À voir se regarder ces masques de la sorte,
Il croirait que la mort, à de certains moments,
Rhabillant l’homme, ouvrant les sépulcres dormants,
Ordonne, hors du temps, de l’espace et du nombre,
Des confrontations de fantômes dans l’ombre.
 
Les linceuls ne sont pas plus noirs que ces armets ;
Les tombeaux, quoique sourds et voilés pour jamais,
Ne sont pas plus glacés que ces brassards ; les bières
N’ont pas leurs ais hideux mieux joints que ces jambières ;
Le casque semble un crâne, et, de squammes couverts,
Les doigts des gantelets luisent comme des vers ;
Ces robes de combat ont des plis de suaires ;
Ces pieds pétrifiés siéraient aux ossuaires ;
Ces piques ont des bois lourds et vertigineux
Où des têtes de mort s’ébauchent dans les nœuds.
Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustes
Achèvent les poitrails des destriers robustes ;
Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots ;
Le mortier des marquis près des tortils ducaux
Rayonne, et sur l’écu, le casque et la rondache,
La perle triple alterne avec les feuilles d’ache ;
La chemise de guerre et le manteau de roi
Sont si larges, qu’ils vont du maître au palefroi ;
Les plus anciens harnais remontent jusqu’à Rome ;
L’armure du cheval sous l’armure de l’homme
Vit d’une vie horrible, et guerrier et coursier
Ne font qu’une seule hydre aux écailles d’acier.
 
L’histoire est là ; ce sont toutes les panoplies
Par qui furent jadis tant d’œuvres accomplies ;
Chacune, avec son timbre en forme de delta,
Semble la vision du chef qui la porta ;
Là sont les ducs sanglants et les marquis sauvages
Qui portaient pour pennons au milieu des ravages
Des saints dorés et peints sur des peaux de poissons.
Voici Geth, qui criait aux Slaves : « Avançons ! »
Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne,
Welf, dont l’écu portait : « Ma peur se nomme Aucune. »
Zultan, Nazamystus, Othon le Chassieux ;
Depuis Spignus jusqu’à Spartibor-aux-trois-yeux,
toute la dynastie effrayante d’Antée
Semble là sur le bord des siècles arrêtée.
 
Que font-ils là, debout et droits ? Qu’attendent-ils ?
L’aveuglement remplit l’armet aux durs sourcils.
L’arbre est là sans la séve et le héros sans l’âme ;
Où l’on voit des yeux d’ombre on vit des yeux de flamme ;
La visière aux trous ronds sert de masque au néant ;
Le vide s’est fait spectre et rien s’est fait géant ;
Et chacun de ces hauts cavaliers est l’écorce
De l’orgueil, du défi, du meurtre et de la force ;
Le sépulcre glacé les tient ; la rouille mord
Ces grands casques, épris d’aventure et de mort,
Que baisait leur maîtresse auguste, la bannière ;
Pas un brassard ne peut remuer sa charnière ;
Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous,
Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous ;
Le heaume affreux n’a plus de cri dans ses gencives ;
Ces armures, jadis fauves et convulsives,
Ces hauberts, autrefois pleins d’un souffle irrité,
Sont venus s’échouer dans l’immobilité,
Regarder devant eux l’ombre qui se prolonge,
Et prendre dans la nuit la figure du songe.
 
Ces deux files, qui vont depuis le morne seuil
Jusqu’au fond où l’on voit la table et le fauteuil,
Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite ;
Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite ;
Jusqu’au jour où le toit que Spignus crénela,
Chargé d’ans, croulera sur leur tête, ils sont là,
Inégaux, face à face, et pareils, côte à côte.
En dehors des deux rangs, en avant, tête haute,
Comme pour commander le funèbre escadron
Qu’éveillera le bruit du suprême clairon,
Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre,
Charlemagne, ce roi qui de toute la terre
Fit une table ronde à douze chevaliers.
 
Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers,
Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes,
Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes,
Farouches bois de cerfs, aspics, alérions,
Sur la rigidité des pâles morions,
Semblent une forêt de monstres qui végète ;
L’un penche en avant, l’autre en arrière se jette ;
Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux,
Que le bronze et le rêve ont créés dans leurs jeux,
Lions volants, serpents ailés, guivres palmées,
Faits pour l’effarement des livides armées,
Espèces de démons composés de terreur,
Qui, sur le heaume altier des barons en fureur,
Hurlaient, accompagnant la bannière géante,
Sur les cimiers glacés songent, gueule béante,
Comme s’ils s’ennuyaient, trouvant les siècles longs ;
Et, regrettant les morts saignant sous les talons,
Les trompettes, la poudre immense, la bataille,
Le carnage, on dirait que l’Épouvante bâille.
Le métal fait reluire, en reflets durs et froids,
Sa grande larme au mufle obscur des palefrois ;
De ces spectres pensifs l’odeur des temps s’exhale ;
Leur ombre est formidable au plafond de la salle ;
Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessus
Des blêmes cavaliers vaguement aperçus,
Elle remue et croît dans les ténébreux faîtes ;
Et la double rangée horrible de ces têtes
Fait, dans l’énormité des vieux combles fuyants,
De grands nuages noirs aux profils effrayants.
 
Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabre
Dans cette légion de la guerre macabre ;
Oh ! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés,
Chose affreuse !
 
                                  À la brume éternelle mêlés,
Ayant chez les vivants fini leur tâche austère,
Muets, ils sont tournés du côté du mystère ;
Ces sphinx ont l’air, au seuil du gouffre où rien ne luit,
De regarder l’énigme en face dans la nuit,
Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres,
Sous leurs sabots d’acier étinceler les astres,
Voulant pour cirque l’ombre, ils provoquaient d’en bas,
Pour on ne sait quels fiers et funèbres combats,
Dans le champ sombre où n’ose aborder la pensée,
La sinistre visière au fond des cieux baissée.
 
 
 

IX — Bruit que fait le plancher


C’est là qu’Éviradnus entre ; Gasclin le suit.
 
Le mur d’enceinte étant presque partout détruit,
Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches,
Qu’au-dessus de la cour exhaussent quelques marches,
Domine l’horizon, et toute la forêt
Autour de son perron comme un gouffre apparaît.
L’épaisseur du vieux roc de Corbus est propice
À cacher plus d’un sourd et sanglant précipice ;
Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on,
Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon ;
Le plancher sonne ; on sent au-dessous des abîmes.
 
« Page, dit ce chercheur d’aventures sublimes,
Viens. Tu vois mieux que moi, qui n’ai plus de bons yeux,
Car la lumière est femme et se refuse aux vieux ;
Bah ! voit toujours assez qui regarde en arrière.
On découvre d’ici la route et la clairière ;
Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu’un ? » Gasclin
Se penche hors du seuil ; la lune est dans son plein,
D’une blanche lueur la clairière est baignée.
« Une femme à cheval. Elle est accompagnée.
— De qui ? » Gasclin répond : « Seigneur, j’entends les voix
De deux hommes parlant et riant, et je vois
Trois ombres de chevaux qui passent sur la route.
— Bien, dit Éviradnus. Ce sont eux. Page, écoute :
Tu vas partir d’ici. Prends un autre chemin.
Va-t’en, sans être vu. Tu reviendras demain
Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage,
Au point du jour. C’est dit. Laisse-moi seul. » Le page
Regardant son bon maître avec des yeux de fils,
Dit : « Si je demeurais ? Ils sont deux. — Je suffis.
Va. »
 
 

X — Éviradnus immobile


 
      Le héros est seul sous ces grands murs sévères.
Il s’approche un moment de la table où les verres
Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands,
Sont étagés, divers pour les vins différents ;
Il a soif ; les flacons tentent sa lèvre avide ;
Mais la goutte qui reste au fond d’un verre vide
Trahirait que quelqu’un dans la salle est vivant ;
Il va droit aux chevaux. Il s’arrête devant
Celui qui le plus près de la table étincelle,
Il prend le cavalier et l’arrache à la selle ;
La panoplie en vain lui jette un pâle éclair,
Il saisit corps à corps le fantôme de fer,
Et l’emporte au plus noir de la salle ; et, pliée
Dans la cendre et la nuit, l’armure humiliée
Reste adossée au mur comme un héros vaincu ;
Éviradnus lui prend sa lance et son écu,
Monte en selle à sa place, et le voilà statue.
 
Pareil aux autres, froid, la visière abattue,
On n’entend pas un souffle à sa lèvre échapper,
Et le tombeau pourrait lui-même s’y tromper.
 
Tout est silencieux dans la salle terrible.
 
 

XI — Un peu de musique


Écoutez ! — Comme un nid qui murmure invisible,
Un bruit confus s’approche, et des rires, des voix,
Des pas, sortent du fond vertigineux des bois.
 
Et voici qu’à travers la grande forêt brune
Qu’emplit la rêverie immense de la lune,
On entend frissonner et vibrer mollement,
Communiquant aux bois son doux frémissement,
La guitare des monts d’Inspruck, reconnaissable
Au grelot de son manche où sonne un grain de sable ;
Il s’y mêle la voix d’un homme, et ce frisson
Prend un sens et devient une vague chanson :
 
              « Si tu veux , faisons un rêve :
              Montons sur deux palefrois ;
              Tu m’emmènes, je t’enlève.
              L’oiseau chante dans les bois.
 
              » Je suis ton maître et ta proie ;
              Partons, c’est la fin du jour ;
              Mon cheval sera la joie,
              Ton cheval sera l’amour.
 
              » Nous ferons toucher leurs têtes ;
              Les voyages sont aisés ;
              Nous donnerons à ces bêtes
              Une avoine de baisers.
 
              » Viens ! nos doux chevaux mensonges
              Frappent du pied tous les deux,
              Le mien au fond de mes songes,
              Et le tien au fond des cieux.
 
              » Un bagage est nécessaire ;
              Nous emporterons nos vœux,
              Nos bonheurs, notre misère,
              Et la fleur de tes cheveux.
 
              » Viens, le soir brunit les chênes ;
              Le moineau rit ; ce moqueur
              Entend le doux bruit des chaînes
              Que tu m’as mises au cœur.
 
              » Ce ne sera point ma faute
              Si les forêts et les monts,
              En nous voyant côte à côte,
              Ne murmurent pas : « Aimons ! »
 
              » Viens, sois tendre, je suis ivre.
              Ô les verts taillis mouillés !
              Ton souffle te fera suivre
              Des papillons réveillés.
 
              » L’envieux oiseau nocturne,
              Triste, ouvrira son œil rond ;
              Les nymphes, penchant leur urne,
              Dans les grottes souriront ;
 
              » Et diront : « Sommes-nous folles !
              » C’est Léandre avec Héro ;
              » En écoutant leurs paroles
              » Nous laissons tomber notre eau. »
 
              » Allons-nous-en par l’Autriche !
              Nous aurons l’aube à nos fronts ;
              Je serai grand, et toi riche,
              Puisque nous nous aimerons.
 
              » Allons-nous-en par la terre,
              Sur nos deux chevaux charmants,
              Dans l’azur, dans le mystère,
              Dans les éblouissements !
 
              » Nous entrerons à l’auberge,
              Et nous paîrons l’hôtelier
              De ton sourire de vierge,
              De mon bonjour d’écolier.
 
              » Tu seras dame, et moi comte ;
              Viens, mon cœur s’épanouit ;
              Viens, nous conterons ce conte
              Aux étoiles de la nuit. »
 
La mélodie encor quelques instants se traîne
Sous les arbres bleuis par la lune sereine,
Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait
S’éteint comme un oiseau se pose ; tout se tait.
 
 

XII — Le grand Joss et le petit Zéno


Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtes
Joyeuses, et d’où sort une lueur de fêtes ;
Deux hommes, une femme en robe de drap d’or.
L’un des hommes paraît trente ans ; l’autre est encor
Plus jeune, et, sur son dos, il porte en bandoulière
La guitare où s’enlace une branche de lierre ;
Il est grand et blond ; l’autre est petit, pâle et brun ;
Ces hommes, qu’on dirait faits d’ombre et de parfum,
Sont beaux, mais le démon dans leur beauté grimace ;
Avril a de ces fleurs où rampe une limace.
 
« Mon grand Joss, mon petit Zéno, venez ici.
Voyez. C’est effrayant. »
                                              Celle qui parle ainsi
C’est madame Mahaud ; le clair de lune semble
Caresser sa beauté qui rayonne et qui tremble,
Comme si ce doux être était de ceux que l’air
Crée, apporte et remporte en un céleste éclair.
 
« Passer ici la nuit ! Certe, un trône s’achète !
Si vous n’étiez venus m’escorter en cachette,
Dit-elle, je serais vraiment morte de peur. »
 
La lune éclaire auprès du seuil, dans la vapeur,
Un des grands chevaliers adossés aux murailles.
 
« Comme je vous vendrais à l’encan ces ferrailles !
Dit Zéno ; je ferais, si j’étais le marquis,
De ce tas de vieux clous sortir des vins exquis,
Des galas, des tournois, des bouffons et des femmes. »
 
Et, frappant cet airain d’où sort le bruit des âmes,
Cette armure où l’on voit frémir le gantelet,
Calme et riant, il donne au sépulcre un soufflet.
 
« Laissez donc mes aïeux, dit Mahaud, qui murmure.
Vous êtes trop petit pour toucher cette armure. »
 
Zéno pâlit. Mais Joss : « Ça, des aïeux ! J’en ris.
Tous ces bonshommes noirs sont des nids de souris.
Pardieu ! pendant qu’ils ont l’air terrible, et qu’ils songent,
Écoutez, on entend le bruit des dents qui rongent.
Et dire qu’en effet autrefois tout cela
S’appelait Ottocar, Othon, Platon, Bela !
Hélas ! la fin n’est pas plaisante, et déconcerte.
Soyez donc ducs et rois ! je ne voudrais pas, certe,
Avoir été colosse, avoir été héros,
Madame, avoir empli de morts des tombereaux,
Pour que, sous ma farouche et fière bourguignotte,
Moi, prince et spectre, un rat paisible me grignote !
 
— C’est que ce n’est point là votre état, dit Mahaud.
Chantez, soit ; mais ici ne parlez pas trop haut.
 
— Bien dit, reprend Zéno. C’est un lieu de prodiges.
Et, quant à moi, je vois des serpentes, des stryges,
Tout un fourmillement de monstres, s’ébaucher
Dans la brume qui sort des fentes du plancher. »
 
Mahaud frémit.
 
                                      « Ce vin que l’abbé m’a fait boire,
Va bientôt m’endormir d’une façon très-noire ;
Jurez-moi de rester près de moi.
 
                                                          — J’en réponds, »
Dit Joss ; et Zéno dit : « Je le jure. Soupons. »
 
 
 

XIII — Ils soupent


Et, riant et chantant, ils s’en vont vers la table.
 
« Je fais Joss chambellan et Zéno connétable. »
Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux,
Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux ;
Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuille
N’a pas de bruit distinct qu’on note et qu’on recueille,
Ainsi va le babil sans forme et sans lien ;
Joss par moment fredonne un chant tyrolien,
Et fait rire ou pleurer la guitare ; les contes
Se mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes.
Mahaud dit : « Savez-vous que vous êtes heureux ?
— Nous sommes bien portants, jeunes, fous, amoureux ;
C’est vrai. — De plus, tu sais le latin comme un prêtre,
Et Joss chante fort bien. — Oui, nous avons un maître
Qui nous donne cela par-dessus le marché.
— Quel est son nom ? — Pour nous Satan, pour vous Péché ;
Dit Zéno, caressant jusqu’en sa raillerie.
— Ne riez pas ainsi, je ne veux pas qu’on rie.
Paix, Zéno ! Parle-moi, toi, Joss, mon chambellan.
— Madame, Viridis, comtesse de Milan,
Fut superbe ; Diane éblouissait le pâtre ;
Aspasie, Isabeau de Saxe, Cléopâtre,
Sont des noms devant qui la louange se tait ;
Rhodope fut divine ; Érylésis était
Si belle, que Vénus, jalouse de sa gorge,
La traîna toute nue en la céleste forge
Et la fit sur l’enclume écraser par Vulcain ;
Eh bien, autant l’étoile éclipse le sequin,
Autant le temple éclipse un monceau de décombres,
Autant vous effacez toutes ces belles ombres !
Ces coquettes qui font des mines dans l’azur.
Les elfes, les péris, ont le front jeune et pur
Moins que vous, et pourtant le vent et ses bouffées
Les ont galamment d’ombre et de rayons coiffées.
— Flatteur, tu chantes bien, » dit Mahaud. Joss reprend :
« Si j’étais, sous le ciel splendide et transparent,
Ange, fille ou démon, s’il fallait que j’apprisse
La grâce, la gaîté, le rire et le caprice,
Altesse, je viendrais à l’école chez vous.
Vous êtes une fée aux yeux divins et doux,
Ayant pour un vil sceptre échangé sa baguette. »
Mahaud songe : « On dirait que ton regard me guette,
Tais-toi. Voyons, de vous tout ce que je connais,
C’est que Joss est Bohême et Zéno Polonais,
Mais vous êtes charmants ; et pauvres ; oui, vous l’êtes ;
Moi, je suis riche ; eh bien, demandez-moi, poëtes,
Tout ce que vous voudrez. — Tout ? Je vous prends au mot,
Répond Joss. Un baiser. — Un baiser ! dit Mahaud
Surprise en ce chanteur d’une telle pensée ;
Savez-vous qui je suis ? » Et fière et courroucée,
Elle rougit. Mais Joss n’est pas intimidé :
« Si je ne le savais, aurais-je demandé
Une faveur qu’il faut qu’on obtienne, ou qu’on prenne ?
Il n’est don que de roi ni baiser que de reine.
— Reine ! » Et Mahaud sourit.
 
 
 

XIV — Après souper


 
                                                            Cependant, par degrés,
Le narcotique éteint ses yeux d’ombre enivrés ;
Zéno l’observe, un doigt sur la bouche ; elle penche
La tête, et, souriant, s’endort, sereine et blanche.
 
Zéno lui prend la main qui retombe.
 
                                                                      « Elle dort !
Dit Zéno ; maintenant, vite, tirons au sort.
D’abord à qui l’état ? Ensuite, à qui la fille ? »
 
Dans ces deux profils d’homme un œil de tigre brille.
 
« Frère, dit Joss, parlons politique à présent.
La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent ;
Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle.
L’ami de dessous terre est sûr et tient parole ;
Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôté
De ce que nous avons construit et comploté ;
Tout nous a réussi. Pas de puissance humaine
Qui nous puisse arracher la femme et le domaine.
Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien,
Pour un oui, pour un non, pour un dogme arien
Dont le pape sournois rira dans la coulisse,
Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse,
Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait ;
C’était bon dans le temps où l’on se querellait
Pour la croix byzantine ou pour la croix latine,
Et quand Pépin tenait un synode à Leptine,
Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soûls,
Glaive au poing, s’arrachaient leur Agnès de deux sous ;
Aujourd’hui, tout est mieux et les mœurs sont plus douces ;
Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses,
Et l’on sait en amis régler un différend ;
As-tu des dés ?
 
                            — J’en ai.
 
                                                    — Celui qui gagne prend
Le marquisat ; celui qui perd a la marquise.
 
— Bien.
 
                  — J’entends du bruit.
 
                                                            — Non, dit Zéno, c’est la bise
Qui souffle bêtement, et qu’on prend pour quelqu’un.
As-tu peur ?
 
                            — Je n’ai peur de rien, que d’être à jeun,
Répond Joss, et sur moi que les gouffres s’écroulent !
 
— Finissons. Que le sort décide. »
 
                                                                Les dés roulent.
 
« Quatre. »
 
                      Joss prend les dés.
 
                                                            « Six. Je gagne tout net.
J’ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet.
Dès demain, j’entre en danse avec tout mon orchestre.
Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre.
Des trompettes d’airain seront mes galoubets.
Les impôts, cela pousse en plantant des gibets. »
 
Zéno dit : « J’ai la fille. Eh bien, je le préfère.
 
— Elle est belle, dit Joss.
 
                                              — Pardieu !
 
                                                                      — Qu’en vas-tu faire ?
 
— Un cadavre. »
 
                            Et Zéno reprend :
 
                                                              « En vérité,
La créature m’a tout à l’heure insulté.
Petit ! voilà le mot qu’a dit cette femelle.
Si l’enfer m’eût crié, béant sous ma semelle,
Dans la sombre minute où je tenais les dés :
« Fils, les hasards ne sont pas encor décidés ;
» Je t’offre le gros lot : la Lusace aux sept villes ;
» Je t’offre dix pays de blés, de vins et d’huiles,
» À ton choix, ayant tous leur peuple diligent ;
» Je t’offre la Bohême et ses mines d’argent,
» Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre
» D’où plus d’un fleuve sort, où pas un ruisseau n’entre ;
» Je t’offre le Tyrol aux monts d’azur remplis,
» Et je t’offre la France avec les fleurs de lys ;
» Qu’est-ce que tu choisis ? » J’aurais dit : « La vengeance. »
Et j’aurais dit : « Enfer, plutôt que cette France,
» Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau,
» Mets à mes ordres l’ombre et les vers du tombeau ! »
Mon frère, cette femme, absurdement marquise
D’une marche terrible où tout le Nord se brise,
Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger,
Ayant été stupide au point de m’outrager,
Il convient qu’elle meure ; et puis, s’il faut tout dire,
Je l’aime ; et la lueur que de mon cœur je tire,
Je la tire du tien : tu l’aimes aussi, toi.
Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi,
Les bohêmes, pour mettre à fin cette équipée,
Nous sommes devenus, près de cette poupée,
Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon,
Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon ;
Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme ;
Or, frère, elle serait entre nous une flamme ;
Tôt ou tard, et, malgré le bien que je te veux,
Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux ;
Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte.
Nous l’aimons. Tuons-la.
 
                                                  — Ta logique est exacte,
Dit Joss rêveur ; mais quoi, du sang ici ? »
 
                                                                                  Zéno
Pousse un coin de tapis, tâte, prend un anneau,
Le tire, et le plancher se soulève ; un abîme
S’ouvre ; il en sort de l’ombre ayant l’odeur du crime ;
Joss marche vers la trappe, et, les yeux dans les yeux,
Zéno muet la montre à Joss silencieux ;
Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre.
 
 

XV — Les oubliettes


S’il sortait de ce puits une lueur de soufre,
On dirait une bouche obscure de l’enfer.
La trappe est large assez pour qu’en un brusque éclair
L’homme étonné qu’on pousse y tombe à la renverse ;
On distingue les dents sinistres d’une herse,
Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit ;
Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit ;
L’Épouvante est au fond de ce puits toute nue ;
On sent qu’il pourrit là de l’histoire inconnue ;
Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant,
Cuve du meurtre, est plein de larves se traînant,
D’ombres tâtant le mur et de spectres reptiles.
 
« Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles, »
Dit Joss. Et Zéno dit : « Je connais le château ;
Ce que le mont Corbus cache sous son manteau,
Nous le savons, l’orfraie et moi ; cette bâtisse
Est vieille ; on y rendait autrefois la justice.
 
— Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point ?
 
— Son œil est clos ainsi que je ferme mon poing ;
Elle dort d’une sorte âpre et surnaturelle,
L’obscure volonté du philtre étant sur elle.
 
— Elle s’éveillera demain au point du jour ?
 
— Dans l’ombre.
 
                              — Et que va dire ici toute la cour
Quand, au lieu d’une femme, ils trouveront deux hommes ?
 
— Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes.
 
— Où va cette oubliette ?
 
                                                — Aux torrents, aux corbeaux,
Au néant. Finissons. »
 
                                          Ces hommes, jeunes, beaux,
Charmants, sont à présent difformes, tant s’efface
Sous la noirceur du cœur le rayon de la face,
Tant l’homme est transparent à l’enfer qui l’emplit.
Ils s’approchent : Mahaud dort comme dans un lit.
 
« Allons ! »
 
                      Joss la saisit sous les bras, et dépose
Un baiser monstrueux sur cette bouche rose ;
Zéno, penché devant le grand fauteuil massif,
Prend ses pieds endormis et charmants ; et, lascif,
Lève la robe d’or jusqu’à la jarretière.
 
Le puits, comme une fosse au fond d’un cimetière,
Est là béant.
 
 

XVI — Ce qu’ils font devient plus difficile à faire


 
                            Portant Mahaud, qui dort toujours,
Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas sourds,
Zéno tourné vers l’ombre et Joss vers la lumière ;
La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière ;
Tout à coup il s’arrête, et Zéno dit : « Eh bien ? »
Mais Joss est effrayant ; pâle, il ne répond rien
Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière... —
Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre ;
Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur,
Un des grands chevaliers rangés le long du mur
Qui se lève et descend de cheval ; ce fantôme,
Tranquille sous le masque horrible de son heaume,
Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher :
On croit entendre un dieu de l’abîme marcher ;
Entre eux et l’oubliette, il vient barrer l’espace,
Et dit, le glaive haut et la visière basse,
D’une voix sépulcrale et lente comme un glas :
« Arrête, Sigismond ! Arrête, Ladislas ! »
Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte
Qu’elle gît à leurs pieds et paraît une morte.
 
La voix de fer parlant sous le grillage noir
Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir,
Et que Zéno chancelle ainsi qu’un mât qui sombre :
 
« Hommes qui m’écoutez, il est un pacte sombre
Dont tout l’univers parle et que vous connaissez ;
Le voici : « Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,
» Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,
» Je contracte alliance avec mes deux bons frères,
» L’empereur Sigismond et le roi Ladislas ;
» Sans jamais m’absenter ni dire : Je suis las,
» Je les protégerai dans toute conjoncture ;
» De plus, je cède, en libre et pleine investiture,
» Étant seigneur de l’onde et souverain du mont,
» La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,
» À la condition que, si je le réclame,
» Le roi m’offre sa tête et l’empereur son âme. »
 
— Serait-ce lui ? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants,
Es-tu Satan ?
 
                          — Je suis plus et moins. Je ne prends
Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames,
Laissant sous l’ongle noir se débattre vos âmes. »
 
Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front,
Et Zéno dit à Joss : « Hein ! qu’est-ce que c’est donc ? »
 
Joss bégaye : « Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge.
De quelle part viens-tu ? Qu’es-tu, spectre ?
 
                                                                                  — Le juge.
— Grâce ! »
 
                        La voix reprend :
 
                                                            « Dieu conduit par la main
Le vengeur en travers de votre affreux chemin ;
L’heure où vous existiez est une heure sonnée ;
Rien ne peut plus bouger dans votre destinée ;
L’idée inébranlable et calme est dans le joint.
Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point
Que vous aviez sur vous l’œil fixe de la peine ;
Et que quelqu’un savait dans cette ombre malsaine
Que Joss fût kayser et que Zéno fût roi.
Vous venez de parler tout à l’heure, pourquoi ?
Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables,
N’espérez rien. Je suis l’abîme, ô misérables !
Ah ! Ladislas est roi, Sigismond est césar ;
Dieu n’est bon qu’à servir de roue à votre char ;
Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes ;
Toi, Milan t’a fait duc, Rome empereur, tu portes
La couronne de fer et la couronne d’or ;
Toi, tu descends d’Hercule, et toi, de Spartibor ;
Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde ;
Tous les monts de la terre et tous les flots de l’onde
Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux ;
Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux ;
Vous avez la puissance et vous avez la gloire ;
Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire,
Sous cette inaccessible et haute dignité,
Sous cet arc de triomphe au cintre illimité,
Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles,
Sous ces couronnes, tas de perles et d’étoiles,
Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux,
Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux !
Ô dégradation du sceptre et de l’épée !
Noire main de justice aux cloaques trempée !
Devant l’hydre, le seuil du temple ouvre ses gonds,
Et le trône est un siège aux croupes des dragons !
Siècle infâme ! ô grand ciel étoilé, que de honte !
Tout rampe ; pas un front où le rouge ne monte ;
C’est égal, on se tait, et nul ne fait un pas.
Ô peuple, million et million de bras,
Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent,
Toi, que Leurs Majestés les vermines dévorent,
Est-ce que tu n’as pas des ongles, vil troupeau,
Pour ces démangeaisons d’empereurs sur ta peau !
Du reste, en voilà deux de pris ; deux âmes telles
Que l’enfer même rêve étonné devant elles !
Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants,
Splendides, inouïs, prospères, étouffants ;
Le temps d’être punis arrive ; à la bonne heure.
Ah ! le vautour larmoie et le caïman pleure.
J’en ris. Je trouve bon qu’à de certains instants,
Les princes, les heureux, les forts, les éclatants,
Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes,
À leurs fronts cerclés d’or, chargés de diadèmes,
Sentent l’âpre sueur de Josaphat monter.
Il est doux de voir ceux qui hurlaient, sangloter.
La peur après le crime ; après l’affreux, l’immonde.
C’est bien. Dieu tout-puissant ! quoi, des maîtres du monde,
C’est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j’ai là !
Quoi, ceci règne ! Quoi, c’est un césar, cela !
En vérité, j’ai honte, et mon vieux cœur se serre
De les voir se courber plus qu’il n’est nécessaire.
Finissons. Ce qui vient de se passer ici,
Princes, veut un linceul promptement épaissi ;
Ces mêmes dés hideux qui virent le Calvaire,
Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère,
Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu.
Vous avez joué là, rois, un lugubre jeu.
Mais, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale
Ce moment que remplit la brume sépulcrale.
Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins,
Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains
Pour qu’ils puissent tâter vos actions funèbres ;
À quoi bon présenter le miroir aux ténèbres ?
À quoi bon vous parler de ce que vous faisiez ?
Boire de l’ombre, étant de nuit rassasiés,
C’est ce que vous avez l’habitude de faire,
Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre
L’odeur des attentats et le goût des forfaits.
Je vous dis seulement que ce vil portefaix,
Votre siècle, commence à trouver vos altesses
Lourdes d’iniquités et de scélératesses ;
Il est las, c’est pourquoi je vous jette au monceau
D’ordures que des ans emporte le ruisseau !
Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille,
J’ai vu cela ! Dieu bon, sont-ils de la famille
Des vivants, respirant sous ton clair horizon ?
Sont-ce des hommes ? Non. Rien qu’à voir la façon
Dont votre lèvre touche aux vierges endormies,
Princes, on sent en vous des goules, des lamies,
D’affreux êtres sortis des cercueils soulevés.
Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez
De la face de l’homme est un mensonge infâme ;
Vous avez quelque bête effroyable au lieu d’âme ;
Sigismond l’assassin, Ladislas le forban,
Vous êtes des damnés en rupture de ban ;
Donc lâchez les vivants et lâchez les empires !
Hors du trône, tyrans ! à la tombe, vampires !
Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez. »
 
Et son doigt est tourné vers le gouffre.
 
                                                                        Atterrés,
Ils s’agenouillent.
 
                                  « Oh ! dit Sigismond, fantôme,
Ne nous emmène pas dans ton morne royaume !
Nous t’obéirons. Dis, qu’exiges-tu de nous ?
Grâce ! »
 
                      Et le roi dit : « Vois, nous sommes à genoux,
Spectre ! »
 
                    Une vieille femme a la voix moins débile.
 
La figure qui tient l’épée est immobile,
Et se tait, comme si cet être souverain
Tenait conseil en lui sous son linceul d’airain ;
Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine :
 
« Princes, votre façon d’être lâches me gêne.
Je suis homme et non spectre. Allons, debout ! mon bras
Est le bras d’un vivant ; il ne me convient pas
De faire une autre peur que celle où j’ai coutume.
Je suis Éviradnus. »
 
 

XVII — La massue


                                    Comme sort de la brume
Un sévère sapin, vieilli dans l’Appenzell,
À l’heure où le matin au souffle universel
Passe, des bois profonds balayant la lisière,
Le preux ouvre son casque, et hors de la visière
Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.
 
Sigismond s’est dressé comme un dogue en arrêt ;
Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée,
Grince des dents et rit, et, comme la nuée
Résume en un éclair le gouffre pluvieux,
Toute sa rage éclate en ce cri : C’est un vieux !
 
Le grand chevalier dit, regardant l’un et l’autre :
« Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre.
Je vous défie à mort, laissant à votre choix
D’attaquer l’un sans l’autre ou tous deux à la fois ;
Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne ;
Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne ;
Car le châtiment doit lui-même être correct. »
 
Éviradnus n’a plus que sa veste d’Utrecht.
Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape,
Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe,
Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus,
Il se glisse en rampant derrière Éviradnus ;
Mais Éviradnus sent qu’on l’attaque en arrière,
Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière,
Et sa main colossale étreint comme un étau
Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau :
Dans l’œil du nain royal on voit la mort paraître.
 
« Je devrais te couper les quatre membres, traître,
Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants.
Tiens, dit Éviradnus, meurs vite ! »
 
                                                                Et sur ses flancs
Le roi s’affaise, et, blême et l’œil hors de l’orbite,
Sans un cri, tant la mort formidable est subite,
Il expire.
 
                L’un meurt, mais l’autre s’est dressé.
Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé
Sur un banc son épée, et Sigismond l’a prise.
 
Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise ;
L’épée au poing, joyeux, assassin rayonnant,
Croisant les bras, il crie : « À mon tour maintenant ! »
Et les noirs chevaliers, juges de cette lice,
Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice,
Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé,
Éviradnus sans arme et Sigismond armé.
Le gouffre attend. Il faut que l’un des deux y tombe.
 
« Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe,
Dit Sigismond. C’est toi le mort ! c’est toi le chien ! »
 
Le moment est funèbre ; Éviradnus sent bien
Qu’avant qu’il ait choisi dans quelque armure un glaive,
Il aura dans les reins la pointe qui se lève ;
Que faire ? Tout à coup sur Ladislas gisant
Son œil tombe ; il sourit terrible, et, se baissant
De l’air d’un lion pris qui trouve son issue :
« Hé ! dit-il, je n’ai pas besoin d’autre massue ! »
Et, prenant aux talons le cadavre du roi,
Il marche à l’empereur, qui chancelle d’effroi ;
Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,
Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue
Au-dessus de sa tête, en murmurant : Tout beau !
Cette espèce de fronde horrible du tombeau,
Dont le corps est la corde et la tête la pierre.
Le cadavre éperdu se renverse en arrière,
Et les bras disloqués font des gestes hideux.
 
Lui, crie : « Arrangez-vous, princes, entre vous deux.
Si l’enfer s’éteignait, dans l’ombre universelle,
On le rallumerait, certe, avec l’étincelle
Qu’on peut tirer d’un roi heurtant un empereur. »
 
Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d’horreur,
Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe ;
Soudain le mort s’abat et le cadavre frappe... —
Éviradnus est seul. Et l’on entend le bruit
De deux spectres tombant ensemble dans la nuit.
Le preux se courbe au seuil du puits, son œil y plonge,
Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe :
« C’est bien ! disparaissez, le tigre et le chacal ! »
 
 

XVIII — Le jour reparaît


Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal,
Et, de peur qu’au réveil elle ne s’inquiète,
Il referme sans bruit l’infernale oubliette ;
Puis remet tout en ordre autour de lui, disant :
 
« La chose n’a pas fait une goutte de sang ;
C’est mieux. »
 
                            Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate ;
Les monts gris sont bordés d’un long fil écarlate ;
Et voici que, portant des branches de genêt,
Le peuple vient chercher sa dame ; l’aube naît.
Les hameaux sont en branle, on accourt, et, vermeille,
Mahaud, en même temps que l’aurore, s’éveille ;
Elle pense rêver, et croit que le brouillard
A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard,
Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être ;
Éviradnus salue, et le vieux vaillant maître,
S’approchant d’elle avec un doux sourire ami :
« Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi ? »
 

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