Hugo

Les Contemplations (I), 1856


             
XII
Explication


 
La terre est au soleil ce que l’homme est à l’ange.
L’un est fait de splendeur ; l’autre est pétri de fange.
Toute étoile est soleil ; tout astre est paradis.
Autour des globes purs sont les mondes maudits ;
Et dans l’ombre, où l’esprit voit mieux que la lunette,
Le soleil paradis traîne l’enfer planète.
L’ange habitant de l’astre est faillible ; et, séduit,
Il peut devenir l’homme habitant de la nuit.
Voilà ce que le vent m’a dit sur la montagne.
 
Tout globe obscur gémit ; toute terre est un bagne
Où la vie en pleurant, jusqu’au jour du réveil,
Vient écrouer l’esprit qui tombe du soleil.
Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.
La mort est là, vannant les âmes dans un crible,
Qui juge, et, de la vie invisible témoin,
Rapporte l’ange à l’astre ou le jette plus loin.
 
Ô globes sans rayons et presque sans aurores !
Énorme Jupiter fouetté de météores,
Mars qui semble de loin la bouche d’un volcan,
Ô nocturne Uranus, ô Saturne au carcan !
Châtiments inconnus ! rédemptions ! mystères !
Deuils ! ô lunes encor plus mortes que les terres !
Ils souffrent ; ils sont noirs ; et qui sait ce qu’ils font ?
L’ombre entend par moments leur cri rauque et profond,
Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.
Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,
Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s’enfuit.
Rougis confusément d’un reflet dans la nuit,
Implorant un messie, espérant des apôtres,
Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,
Tristes, échevelés par des souffles hagards,
Jetant à la clarté de farouches regards,
Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,
Ceux-là, presque engloutis dans l’infini sans bornes,
Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,
Autour du paradis ils tournent envieux ;
Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,
On voit passer au loin toutes ces faces sombres.
 

Novembre 1840.

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 3 mai 2013 à 13h21



Victor Hugo regarde en l’air, il voit des anges,
Et le regret le prend d’être tiré des fanges.
Plus lui aurait complu de vivre au paradis
Que sous un mauvais ciel et sur un sol maudit.

Il colle alors son oeil dans la grande lunette
Afin de découvrir de nouvelles planètes
Où l’on ne serait point par le serpent séduit,
Et dont serait absent le Seigneur de  la Nuit.

Il voit un monde avec de très hautes montagnes,
Il voit des mers de sable, il voit aussi des bagnes,
Il voit de grands dortoirs qui n’ont pas de réveil,
Il voit des prés jaunis par les feux d’un soleil.

Il dit que tout cela, grand Dieu, n’est pas terrible,
Mais s’obstine à passer tous ces mondes au crible
De son observation. En impartial témoin,
Il note tous les faits qui se passent au loin.

Mais le ciel s’éclaircit sous les feux de l’aurore.
Ayant enregistré un dernier météore,
Puis un prince menu qui ramone un volcan,
Victor lâche du ciel le décevant carcan

Et retourne explorer des livres le mystère.
Dévorant les récits du passé de la Terre,
Il admire les rois, les grandes lois qu’ils font,
Et leur entendement perspicace et profond.

Il voit comment le barde, ainsi qu’une cigale,
Contre l’oubli se livre à la lutte inégale ;
Il voit comment le son du robinet qui fuit
Éveille le concombre au milieu de la nuit ;

Comment l’Esprit enseigne aux bienheureux apôtres
À louer le Seigneur dans les langues des autres ;
Comment vient la mémoire aux poètes hagards,
Comment le petit prince apprivoise un renard.

Fermant au bout d’un temps le livre aux pages mornes,
Il prend du papier dont la blancheur est sans bornes,
Et, afin d’occuper son temps de petit vieux,
Il trace quelques vers, à la grâce de Dieu.


Sa femme cependant, qui somnolait dans l’ombre,
Seule sur son grand lit, disait des choses sombres.

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