Hugo

Les Contemplations (II), 1856


             
XVI
Horror


 
 

I


 
Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,
Passes... ne t’en va pas ! parle à l’homme farouche
            Ivre d’ombre et d’immensité,
Parle-moi, toi, front blanc qui dans ma nuit te penches ;
Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches
            Comme un souffle de la clarté !
 
Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte ?
Est-ce toi qui heurtais l’autre nuit à ma porte,
            Pendant que je ne dormais pas ?
C’est donc vers moi que vient lentement ta lumière ?
La pierre de mon seuil peut-être est la première
            Des sombres marches du trépas.
 
Peut-être qu’à ma porte ouvrant sur l’ombre immense,
L’invisible escalier des ténèbres commence ;
            Peut-être, ô pâles échappés,
Quand vous montez du fond de l’horreur sépulcrale,
Ô morts, quand vous sortez de la froide spirale,
            Est-ce chez moi que vous frappez !
 
Car la maison d’exil, mêlée aux catacombes,
Est adossée au mur de la ville des tombes.
            Le proscrit est celui qui sort ;
Il flotte submergé comme la nef qui sombre ;
Le jour le voit à peine et dit : Quelle est cette ombre ?
            Et la nuit dit : Quel est ce mort ?
 
Sois la bienvenue, ombre ! ô ma sœur ! ô figure
Qui me fais signe alors que sur l’énigme obscure
            Je me penche, sinistre et seul ;
Et qui viens, m’effrayant de ta lueur sublime,
Essuyer sur mon front la sueur de l’abîme
            Avec un pan de ton linceul !
 
 
 

II


 
Oh ! que le gouffre est noir et que l’œil est débile !
Nous avons devant nous le silence immobile.
            Qui sommes-nous ? où sommes-nous ?
Faut-il jouir ? faut-il pleurer ? Ceux qu’on rencontre
Passent. Quelle est la loi ? La prière nous montre
            L’écorchure de ses genoux.
 
D’où viens-tu ? — Je ne sais. — Où vas-tu ? — Je l’ignore.
L’homme ainsi parle à l’homme et l’onde au flot sonore.
            Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.
Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,
Comme si nous sentions se fermer sur nos âmes
            La main de la géante nuit.
 
Nous voyons fuir la flèche et l’ombre est sur la cible.
L’homme est lancé. Par qui ? vers qui ? Dans l’invisible.
            L’arc ténébreux siffle dans l’air.
En voyant ceux qu’on aime en nos bras se dissoudre,
Nous demandons si c’est pour la mort, coup de foudre,
            Qu’est faite, hélas ! la vie éclair !
 
Nous demandons, vivants douteux qu’un linceul couvre,
Si le profond tombeau qui devant nous s’entr’ouvre,
            Abîme, espoir, asile, écueil,
N’est pas le firmament plein d’étoiles sans nombre,
Et si tous les clous d’or qu’on voit au ciel dans l’ombre
            Ne sont pas les clous du cercueil ?
 
Nous sommes là ; nos dents tressaillent, nos vertèbres
Frémissent ; on dirait parfois que les ténèbres,
            Ô terreur ! sont pleines de pas.
Qu’est-ce que l’ouragan, nuit ? — C’est quelqu’un qui passe.
Nous entendons souffler les chevaux de l’espace
            Traînant le char qu’on ne voit pas.
 
L’ombre semble absorbée en une idée unique.
L’eau sanglote ; à l’esprit la forêt communique
            Un tremblement contagieux ;
Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,
Du reflet que ferait la grande pierre blanche
            D’un sépulcre prodigieux.
 
 
 

III


 
La chose est pour la chose ici-bas un problème.
L’être pour l’être est sphinx. L’aube au jour paraît blême ;
            L’éclair est noir pour le rayon.
Dans la création vague et crépusculaire,
Les objets effarés qu’un jour sinistre éclaire
            Sont l’un pour l’autre vision.
 
La cendre ne sait pas ce que pense le marbre ;
L’écueil écoute en vain le flot ; la branche d’arbre
            Ne sait pas ce que dit le vent.
Qui punit-on ici ? Passez sans vous connaître !
Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître ?
            Ô mort, est-ce toi le vivant ?
 
Nous avons dans l’esprit des sommets, nos idées,
Nos rêves, nos vertus, d’escarpements bordées,
            Et nos espoirs construits si tôt ;
Nous tâchons d’appliquer à ces cimes étranges
L’âpre échelle de feu par où montent les anges ;
            Job est en bas, Christ est en haut.
 
Nous aimons. À quoi bon ? Nous souffrons. Pour quoi faire ?
Je préfère mourir et m’en aller. Préfère.
            Allez, choisissez vos chemins.
L’être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,
Et regarde tomber de la bouche de l’urne
            Le flot livide des humains.
 
Nous pensons. Après ? Rampe, esprit ! garde tes chaînes.
Quand vous vous promenez le soir parmi les chênes
            Et les rochers aux vagues yeux,
Ne sentez-vous pas l’ombre où vos regards se plongent
Reculer ? Savez-vous seulement à quoi songent
            Tous ces muets mystérieux ?
 
Nous jugeons. Nous dressons l’échafaud. L’homme tue
Et meurt. Le genre humain, foule d’erreur vêtue,
            Condamne, extermine, détruit,
Puis s’en va. Le poteau du gibet, ô démence !
Ô deuil ! est le bâton de cet aveugle immense
            Marchant dans cette immense nuit.
 
Crime ! enfer ! quel zénith effrayant que le nôtre,
Où les douze Césars toujours l’un après l’autre
            Reviennent, noirs soleils errants !
L’homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,
Voit éternellement tourner dans son ciel morne
            Ce zodiaque de tyrans.
 
 
 

IV


 
Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,
Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,
            Fouillant le bas, creusant le haut,
Il cherche à s’évader à travers la nature,
L’esprit forçat n’a pas encor fait d’ouverture
            À la voûte du ciel cachot.
 
Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,
Heurte son âme d’ombre au plafond de ténèbres ;
            Il tombe, il meurt ; son temps est court ;
Et nous n’entendons rien, dans la nuit qu’il nous lègue,
Que ce que dit tout bas la création bègue
            À l’oreille du tombeau sourd.
 
Nous sommes les passants, les foules et les races.
Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.
            Nous sommes le gouffre agité ;
Nous sommes ce que l’air chasse au vent de son aile ;
Nous sommes les flocons de la neige éternelle
            Dans l’éternelle obscurité.
 
Pour qui luis-tu, Vénus ? Où roules-tu, Saturne ?
Ils vont : rien ne répond dans l’éther taciturne.
            L’homme grelotte, seul et nu.
L’étendue aux flots noirs déborde, d’horreur pleine ;
L’énigme a peur du mot ; l’infini semble à peine
            Pouvoir contenir l’inconnu.
 
Toujours la nuit ! jamais l’azur ! jamais l’aurore !
Nous marchons. Nous n’avons point fait un pas encore !
            Nous rêvons ce qu’Adam rêva ;
La création flotte et fuit, des vents battue ;
Nous distinguons dans l’ombre une immense statue
            Et nous lui disons : Jéhovah !
 

Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.

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