Hugo

Les Chants du crépuscule, 1835



 
Il n’avait pas vingt ans. Il avait abusé
De tout ce qui peut être aimé, souillé, brisé.
Il avait tout terni sous ses mains effrontées.
Les blêmes voluptés sur sa trace ameutées
Sortaient, pour l’appeler, de leur repaire impur
Quand son ombre passait à l’angle de leur mur.
Sa sève nuit et jour s’épuisait aux orgies
Comme la cire ardente aux mèches des bougies
Chassant l’été, l’hiver il posait au hasard
Son coude à l’Opéra sur Gluck ou sur Mozart.
Jamais il ne trempait sa tête dans ces ondes
Qu’Homère et que Shakspeare épanchent si profondes.
Il ne croyait à rien ; jamais il ne rêvait ;
Le bâillement hideux siégeait à son chevet ;
Toujours son ironie, inféconde et morose,
Jappait sur les talons de quelque grande chose ;
Il se faisait de tout le centre et le milieu ;
Il achetait l’amour, il aurait vendu Dieu.
La nature, la mer, le ciel bleu, les étoiles,
Tous ces vents pour qui l’âme a toujours quelques voiles,
N’avaient rien dont son cœur fût dans l’ombre inquiet.
Il n’aimait pas les champs. Sa mère l’ennuyait.
Enfin, ivre, énervé, ne sachant plus que faire,
Sans haine, sans amour, et toujours, ô misère !
Avant la fin du jour blasé du lendemain,
Un soir qu’un pistolet se trouva sous sa main,
Il rejeta son âme au ciel, voûte fatale,
Comme le fond du verre au plafond de la salle !
 
Jeune homme, tu fus lâche, imbécile et méchant.
Nous ne te plaindrons pas. Lorsque le soc tranchant
A passé, donne-t-on une larme à l’ivraie ?
Mais ce que nous plaindrons une douleur bien vraie,
C’est celle sur laquelle un tel fils est tombé,
C’est ta mère, humble femme au dos lent et courbé,
Qui sent fléchir sans toi son front que l’âge plombe,
Et qui fit le berceau de qui lui fait sa tombe !
 
Nous ne te plaindrons pas, mais ce que nous plaindrons,
Ce qui nous est encor sacré sous les affronts,
C’est cette triste enfant qui jadis pure et tendre
Chantait à sa mansarde où ton or l’alla prendre,
Qui s’y laissa tenter comme au soleil levant,
Croyant la faim derrière et le bonheur devant ;
Qui voit son âme hélas, qu’on mutile et qu’on foule,
Éparse maintenant sous les pieds de la foule ;
Qui pleure son parfum par tout souffle enlevé ;
Pauvre vase de fleurs tombé sur le pavé !
 
Non, ce que nous plaindrons, ce n’est pas toi, vaine ombre,
Chiffre qu’on n’a jamais compté dans aucun nombre,
C’est ton nom jadis pur, maintenant avili,
C’est ton père expiré, ton père enseveli,
Vénérable soldat de notre armée ancienne,
Que ta tombe en s’ouvrant réveille dans la sienne !
Ce sont tes serviteurs, tes parents, tes amis,
Tous ceux qui t’entouraient, tous ceux qui s’étaient mis
Follement à ton ombre, et dont la destinée
Par malheur dans la tienne était enracinée ;
C’est tout ce qu’ont flétri tes caprices ingrats ;
C’est ton chien qui t’aimait et que tu n’aimais pas !
 
Pour toi, triste orgueilleux, riche au cœur infertile,
Qui vivais impuissant et qui meurs inutile,
Toi qui tranchas tes jours pour faire un peu de bruit,
Sans même être aperçu, retourne dans la nuit !
C’est bien. Sors du festin sans qu’un flambeau s’efface !
Tombe au torrent, sans même en troubler la surface !
Ce siècle a son idée, elle marche à grand pas,
Et toujours à son but ! Ton sépulcre n’est pas
De ceux qui le feront trébucher dans sa route.
Ta porte en se fermant ne vaut pas qu’on l’écoute.
Va donc ! Qu’as-tu trouvé, ton caprice accompli ?
Voluptueux, la tombe, et vaniteux, l’oubli !
 

Avril 1831


 
Certe, une telle mort, ignorée ou connue,
N’importe pas au siècle, et rien n’en diminue ;
On n’en parle pas même et l’on passe à côté.
Mais lorsque, grandissant sous le ciel attristé,
L’aveugle suicide étend son aile sombre,
Et prend à chaque instant plus d’âmes sous son ombre ;
Quand il éteint partout, hors des desseins de Dieu,
Des fronts pleins de lumière et des cœurs pleins de feu ;
Quand Robert, qui voilait, peintre au pinceau de flamme,
Sous un regard serein l’orage de son âme,
Rejette le calice avant la fin du jour
Dès qu’il en a vidé ce qu’il contient d’amour ;
Quand Castlereagh, ce taon qui piqua Bonaparte,
Cet anglais mélangé de Carthage et de Sparte,
Se plonge au cœur l’acier et meurt désabusé,
Assouvi de pouvoir, de ruses épuisé ;
Quand Rabbe de poison inonde ses blessures ;
Comme un cerf poursuivi d’aboyantes morsures,
Lorsque Gros haletant se jette, faible et vieux,
Au fleuve, pour tromper sa meute d’envieux ;
Quand de la mère au fils et du père à la fille
Partout ce vent de mort ébranche la famille ;
Lorsqu’on voit le vieillard se hâter au tombeau
Après avoir longtemps trouvé le soleil beau,
Et l’épouse quittant le foyer domestique,
Et l’écolier lisant dans quelque livre antique,
Et tous ces beaux enfants, hélas ! trop tôt mûris,
Qui ne connaissaient pas les hommes, qu’à Paris
Souvent un songe d’or jusques au ciel enlève,
Et qui se sont tués quand du haut de leur rêve
De gloire, de vertu, d’amour, de liberté,
Ils sont tombés le front sur la société !
Alors le croyant prie et le penseur médite !
Hélas ! l’humanité va peut-être trop vite.
Où tend ce siècle ? où court le troupeau des esprits ?
Rien n’est encor trouvé, rien n’est encor compris,
Car beaucoup ici-bas sentent que l’espoir tombe,
Et se brisent la tête à l’angle de la tombe
Comme vous briseriez le soir sur le pavé
Un œuf où rien ne germe et qu’on n’a pas couvé !
Mal d’un siècle en travail où tout se décompose !
Quel en est le remède et quelle en est la cause ?
Serait-ce que la foi derrière la raison
Décroît comme un soleil qui baisse à l’horizon ?
Que Dieu n’est plus compté dans ce que l’homme fonde ?
Et qu’enfin il se fait une nuit trop profonde
Dans ces recoins du cœur, du monde inaperçus,
Que peut seule éclairer votre lampe, ô Jésus !
Est-il temps, matelots mouillés par la tempête,
De rebâtir l’autel et de courber la tête ?
Devons-nous regretter ces jours anciens et forts
Où les vivants croyaient ce qu’avaient cru les morts,
Jours de piété grave et de force féconde,
Lorsque la Bible ouverte éblouissait le monde !
 
Amas sombre et mouvant de méditations !
Problèmes périlleux ! obscures questions
Qui font que, par moments s’arrêtant immobile,
Le poète pensif erre encor dans la ville
À l’heure où sur ses pas on ne rencontre plus
Que le passant tardif aux yeux irrésolus
Et la ronde de nuit, comme un rêve apparue,
Qui va tâtant dans l’ombre à tous les coins de rue !
 

4 septembre 1835

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