Hugo

La Légende des siècles, 1877


L’Idylle du vieillard


 

La voix d’un enfant d’un an


Que dit-il ? Croyez-vous qu’il parle ? J’en suis sûr.
Mais à qui parle-t-il ? À quelqu’un dans l’azur ;
À ce que nous nommons les esprits ; à l’espace,
Au doux battement d’aile invisible qui passe,
À l’ombre, au vent, peut-être au petit frère mort.
L’enfant apporte un peu de ce ciel dont il sort ;
Il ignore, il arrive ; homme, tu le recueilles.
Il a le tremblement des herbes et des feuilles.
La jaserie avant le langage est la fleur
Qui précède le fruit, moins beau qu’elle, et meilleur,
Si c’est être meilleur qu’être plus nécessaire.
L’enfant candide, au seuil de l’humaine misère,
Regarde cet étrange et redoutable lieu,
Ne comprend pas, s’étonne, et, n’y voyant pas Dieu,
Balbutie, humble voix confiante et touchante ;
Ce qui pleure finit par être ce qui chante ;
Ses premiers mots ont peur comme ses premiers pas.
Puis il espère.
 
                          Au ciel où notre œil n’atteint pas
Il est on ne sait quel nuage de figures
Que les enfants, jadis vénérés des augures,
Aperçoivent d’en bas et qui les fait parler.
Ce petit voit peut-être un œil étinceler ;
Il l’interroge ; il voit, dans de claires nuées,
Des faces resplendir, sans fin diminuées,
Et, fantômes réels qui pour nous seraient vains,
Le regarder, avec des sourires divins ;
L’obscurité sereine étend sur lui ses branches ;
Il rit, car de l’enfant les ténèbres sont blanches.
C’est là, dans l’ombre, au fond des éblouissements,
Qu’il dialogue avec des inconnus charmants ;
L’enfant fait la demande et l’ange la réponse ;
Le babil puéril dans le ciel bleu s’enfonce,
Puis s’en revient avec les hésitations
Du moineau qui verrait planer les alcyons.
Nous appelons cela bégaiement ; c’est l’abîme
Où, comme un être ailé qui va de cime en cime,
La parole, mêlée à l’éden, au matin,
Essayant de saisir là-haut un mot lointain,
Le prend, le lâche, cherche et trouve, et s’inquiète.
Dans ce que dit l’enfant le ciel profond s’émiette.
Quand l’enfant jase avec l’ombre qui le bénit,
La fauvette, attentive, au rebord de son nid
Se dresse, et ses petits passent, pensifs et frêles,
Leurs têtes à travers les plumes de ses ailes ;
La mère semble dire à sa couvée : Entends,
Et tâche de parler aussi bien. — Le printemps,
L’aurore, le jour bleu du paradis paisible,
Les rayons, flèches d’or dont la terre est la cible,
Se fondent, en un rythme obscur, dans l’humble chant
De l’âme chancelante et du cœur trébuchant.
Trébucher, chanceler, bégayer, c’est le charme
De cet âge où le rire éclôt dans une larme.
Ô divin clair-obscur du langage enfantin !
L’enfant semble pouvoir désarmer le destin ;
L’enfant sans le savoir enseigne la nature ;
Et cette bouche rose est l’auguste ouverture
D’où tombe, ô majesté de l’être faible et nu !
Sur le gouffre ignoré le logos inconnu.
L’innocence au milieu de nous, quelle largesse !
Quel don du ciel ! Qui sait les conseils de sagesse,
Les éclairs de bonté, qui sait la foi, l’amour,
Que versent, à travers leur tremblant demi-jour,
Dans la querelle amère et sinistre où nous sommes,
Les âmes des enfants sur les âmes des hommes ?
Le voit-on jusqu’au fond ce langage, où l’on sent
Passer tout ce qui fait tressaillir l’innocent ?
Non. Les hommes émus écoutent ces mêlées
De syllabes dans l’aube adorable envolées,
Idiome où le ciel laisse un reste d’accent,
Mais ne comprennent pas, et s’en vont en disant :
— Ce n’est rien ; c’est un souffle, une haleine, un murmure ;
Le mot n’est pas complet quand l’âme n’est pas mûre. —
Qu’en savez-vous ? Ce cri, ce chant qui sort d’un nid,
C’est l’homme qui commence et l’ange qui finit.
Vénérez-le. Le bruit mélodieux, la gamme
Dénouée et flottante où l’enfance amalgame
Le parfum de sa lèvre et l’azur de ses yeux,
Ressemble, ô vent du ciel, aux mots mystérieux
Que, pour exprimer l’ombre ou le jour, tu proposes
À la grande âme obscure éparse dans les choses.
L’être qui vient d’éclore en ce monde où tout ment,
Dit comme il peut son triste et doux étonnement.
Pour l’animal perdu dans l’énigme profonde,
Tout vient de l’homme. L’homme ébauche dans ce monde
Une explication du mystère, et par lui
Au fond du noir problème un peu de jour a lui.
Oui, le gazouillement, musique molle et vague,
Brouillard de mots divins confus comme la vague,
Chant dont les nouveau-nés ont le charmant secret,
Et qui de la maison passe dans la forêt,
Est tout un verbe, toute une langue, un échange
De l’aube avec l’étoile et de l’âme avec l’ange,
Idiome des nids, truchement des berceaux,
Pris aux petits enfants par les petits oiseaux.
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs : «Αvес lеurs grоins...»

Dеrèmе : «Μоn Diеu, mаdаmе, il fаut nоus соnsоlеr...»

Fаbié : Sаvоir viеillir

Sоulаrу : L’Αnсоliе

Sаmаin : Sоir : «С’еst un sоir tеndrе соmmе un visаgе dе fеmmе...»

Rоdеnbасh : Sеs уеuх

Βаudеlаirе : Βrumеs еt Ρluiеs

Vаn Lеrbеrghе : «С’еst lе prеmiеr mаtin du mоndе...»

Сhаrlеs Vаn Lеrbеrghе

☆ ☆ ☆ ☆

Βаudеlаirе : Βrumеs еt Ρluiеs

Αubigné : Ρrièrе du sоir

Μоréаs : «Été, tоus lеs plаisirs...»

Viviеn : Lа Ρlеurеusе

Sоulаrу : Sоnnеt dе Déсеmbrе

Sсudérу : L’Hivеr

Dеrèmе : «J’аvаis tоuјоurs rêvé d’étеrnеllеs аmоurs...»

Rоdеnbасh : Lе Sоir dаns lеs vitrеs

Rоdеnbасh : «Lа lunе dаns lе сiеl nосturnе s’étаlаit...»

Fоurеst : Histоirе (lаmеntаblе еt véridiquе) d’un pоètе subјесtif еt inédit

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur L’Αbеillе (Vаlérу)

De GΑGΝΑΙRΕ sur Αpоllinаirе

De Сосhоnfuсius sur «Εntrеr dаns lе bоrdеl...» (Sаint-Αmаnt)

De Сосhоnfuсius sur Unе prоmеnаdе аu Jаrdin dеs Ρlаntеs (Μussеt)

De Lа fоuinе sur «J’аimе lа sоlitudе еt mе rеnds sоlitаirе...» (Νеrvèzе)

De ΙsisΜusе sur Соuplеs prédеstinés (Νоuvеаu)

De Lа fоuinе sur Ρâlе sоlеil d’hivеr (Lаfоrguе)

De piсh24 sur Μуrthо (Νеrvаl)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur «Unе flеur pаssаgèrе, unе vаinе pеinturе...» (Gоmbаud)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Αutоmnе (Αpоllinаirе)

De piсh24 sur Sеnsаtiоn (Rimbаud)

De piсh24 sur Lе Gоût dеs lаrmеs (Rоllinаt)

De Gоrdеаuх sur Ρsеudо-sоnnеt quе lеs аmаtеurs dе plаisаntеriе fасilе (Fоurеst)

De Сhristiаn sur «Quiсоnquе, mоn Βаillеul, fаit lоnguеmеnt séјоur...» (Du Βеllау)

De ΟUSSΕΝΙ sur «Étrаngеr, је sеns bоn...» (Τоulеt)

De Сurаrе- sur Lе Сhênе еt lе Rоsеаu (Lа Fоntаinе)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs sur «Sаns sоupirеr vivrе iсi је n’аi pu...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur «L’аutоmnе suit l’été еt lа bеllе vеrdurе...» (Grévin)

De Сurаrе- sur Rеmоntrаnсе à un Ρоètе buvеur d’еаu (Соllеtеt)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs- sur «Lе pеintrе qui vоudrаit аnimеr un tаblеаu...» (Αubigné)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Lе Ρêсhеur d’éсrеvissеs (Rоllinаt)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе