Hugo


La Mère qui défend son petit


 
Au milieu des forêts, asiles des chouettes,
Où chuchotent tout bas les feuilles inquiètes
Dans les halliers, que semble emplir un noir dessein,
Pour le doux nouveau-né qui frissonne à son sein,
Pour le tragique enfant qu’elle emporte effarée,
Dès qu’elle voit la nuit croître, sombre marée,
Dès que les loups obscurs poussent leurs longs abois,
Oh ! le sauvage amour de la femme des bois !
 
Tel est Paris. La ville où l’Europe se mêle,
Avec le droit, la gloire et l’art, triple mamelle,
Allaite cet enfant céleste, l’Avenir.
On entend les chevaux de l’aurore hennir
Autour de ce berceau sublime. Elle, la mère
De la réalité qui commence en chimère,
La nourrice du songe auguste des penseurs,
La ville dont Athène et Rome sont les sœurs,
Dans le printemps qui rit, sous le ciel qui rougeoie,
Elle est l’amour, elle est la vie, elle est la joie ;
L’air est pur, le jour luit, le firmament est bleu ;
Elle berce en chantant le puissant petit dieu ;
Quelle fête ! elle montre aux hommes, fière, gaie,
Ce rêve qui sera le monde et qui bégaie,
Ce tremblant embryon du nouveau genre humain,
Ce géant, nain encor, qui s’appelle Demain,
Et pour qui le sillon des temps futurs se creuse ;
Sur son front calme et tendre et sur sa bouche heureuse
Et dans son œil serein qui ne croit pas au mal,
Elle a ce radieux sourire, l’idéal ;
On sent qu’elle est la ville où l’espérance habite ;
Elle aime, elle bénit ; mais si, noirceur subite,
L’éclipse vient, et donne aux peuples le frisson,
Si quelque vague monstre erre sur l’horizon,
Si tout ce qui serpente, écume, rampe et louche,
Vient menacer l’enfant divin, elle est farouche ;
Alors elle se dresse, alors elle a des cris
Terribles, et devient le furieux Paris ;
Elle gronde et rugit, sinistrement vivante,
Et celle qui charmait l’univers, l’épouvante.
 

L’Année terrible, 1872

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