Hugo

Les Contemplations (I), 1856


             
VII
La Statue


 
Quand l’empire romain tomba désespéré,
— Car, ô Rome, l’abîme où Carthage a sombré
            Attendait que tu la suivisses ! —
Quand, n’ayant rien en lui de grand qu’il n’eût brisé,
Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé
            Tous les Césars et tous les vices ;
 
Quand il expira, vide et riche comme Tyr ;
Tas d’esclaves ayant pour gloire de sentir
            Le pied du maître sur leurs nuques ;
Ivre de vin, de sang et d’or ; continuant
Caton par Tigellin, l’astre par le néant,
            Et les géants par les eunuques ;
 
Ce fut un noir spectacle et dont on s’enfuyait.
Le pâle cénobite y songeait, inquiet,
            Dans les antres visionnaires ;
Et, pendant trois cents ans, dans l’ombre on entendit
Sur ce monde damné, sur ce festin maudit,
            Un écroulement de tonnerres.
 
Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,
Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,
            Planèrent avec des huées ;
Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,
Les glaives monstrueux des sept archanges noirs
            Flamboyèrent dans les nuées.
 
Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,
Est statue aujourd’hui ; la statue est de sel,
            Seule sous le nocturne dôme ;
Pas un arbre à ses pieds ; pas d’herbe et de rameaux ;
Et dans son œil sinistre on lit ces sombres mots :
            Pour avoir regardé Sodôme.
 

Février 1843.

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 17 septembre 2014 à 14h20

Barde restant de marbre
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Je vois sombrer un empire
Et ne trouve rien à dire :
Ainsi va l’effort humain
Depuis le temps des Romains.

Toujours, le vainqueur s’enivre,
Car il ne saurait bien vivre :
Sobriété ? Qu’est ce mot ?
C’est affaire de chameau.

On ne les voit plus en ville,
Les cénobites tranquilles ;
Priape et tous ses gredins
Envahissent les jardins.

Or, Juvénal s’en souvient :
Tout ça ne finit pas bien.
Statue de sel, prends courage :
Suffit d’attendre l’orage.

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