Hugo


Le Chasseur noir


 
Qu’es-tu, passant ? Le bois est sombre,
Les corbeaux volent en grand nombre,
        Il va pleuvoir.
Je suis celui qui va dans l’ombre,
        Le chasseur noir !
 
Les feuilles des bois, du vent remuées,
        Sifflent... on dirait
Qu’un sabbat nocturne emplit de huées
        Toute la forêt ;
Dans une clairière, au sein des nuées,
        La lune apparaît.
 
Chasse le daim, chasse la biche,
Cours dans les bois, cours dans la friche,
        Voici le soir.
Chasse le czar, chasse l’Autriche,
        Ô chasseur noir !
 
Les feuilles des bois, etc.
 
Souffle en ton cor, boucle ta guêtre,
Chasse les cerfs qui viennent paître
        Près du manoir.
Chasse le roi, chasse le prêtre,
        Ô chasseur noir.
 
Les feuilles des bois, etc.
 
Il tonne, il pleut, c’est le déluge.
Le renard fuit, pas de refuge
        Et pas d’espoir !
Chasse l’espion, chasse le juge,
        Ô chasseur noir.
 
Les feuilles des bois, etc.
 
Tous les démons de saint Antoine
Bondissent dans la folle avoine
        Sans t’émouvoir ;
Chasse l’abbé, chasse le moine,
        Ô chasseur noir !
 
Les feuilles des bois, etc.
 
Chasse les ours ! Ta meute jappe.
Que pas un sanglier n’échappe !
        Fais ton devoir !
Chasse César, chasse le pape,
        Ô chasseur noir !
 
Les feuilles des bois, etc.
 
Le loup de ton sentier s’écarte.
Que ta meute à sa suite parte !
        Cours ! Fais-le choir !
Chasse le brigand Bonaparte,
        Ô chasseur noir !
 
Les feuilles des bois, du vent remuées,
        Tombent... on dirait
Que le sabbat sombre aux rauques huées
        A fui la forêt ;
Le clair chant du coq perce les nuées ;
        Ciel ! L’aube apparaît !
 
Tout reprend sa force première.
Tu redeviens la France altière
        Si belle à voir,
L’ange blanc vêtu de lumière,
        Ô chasseur noir !
 
Les feuilles des bois, du vent remuées,
        Tombent... on dirait
Que le sabbat sombre aux rauques huées
        A fui la forêt !
Le clair chant du coq perce les nuées ;
        Ciel ! L’aube apparaît !
 

Les Châtiments, 1853

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 21 novembre 2014 à 15h06

Divinités de l’inframonde
---------------------------

Trois dieux dans l’inframonde sombre,
Pas plus et pas moins que ce nombre :
Matin et soir
Le premier se tient dans une ombre
Et fait pleuvoir.

Le deuxième arpente la lande
En récitant une légende ;
On peut le voir
Marcher sur sa robe trop grande,
Quel désespoir !

Le troisième est muni de guêtres.
Il mène les lampyres paître
Dans un terroir
Qui à leur faim convient, peut-être,
Comment savoir ?

Que vienne les voir Saint Antoine,
Chacun lui balance une avoine
Sans s’émouvoir ;
Car cet endroit n’accorde aux moines
Aucun pouvoir.

Ils sont trois dieux dans l’inframonde,
Dans cette zone peu féconde ;
Et leur manoir
Est dans une fosse profonde,
N’y va pas choir.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 18 novembre 2016 à 17h31

Arche polychrome
--------------------

Des Bouddhas, l’arche n’est pas sombre ;
Ils sont trois, car j’aime ce nombre :
Quand vient le soir
Le premier, dissipant les ombres,
Tient un miroir.

Le deuxième observe la lande
D’où sont venues tant de légendes ;
On peut le voir
Rajuster sa robe trop grande,
Comme un peignoir.

Le troisième parle aux ancêtres
Et les aide à fixer leurs guêtres ;
Gens du terroir,
Vous irez consulter, peut-être,
Son grand savoir.

[Lien vers ce commentaire]


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