Hugo

L’Année terrible, 1872



Les siècles sont au peuple ; eux, ils ont le moment,
Ils en usent. Ô lutte étrange ! Acharnement !
Chacun à grand bruit coupe une branche de l’arbre.
Là, des éclats d’airain, là, des éclats de marbre ;
La colonne romaine ainsi que l’arc français
Tombent. Que dirait-on de toi si tu faisais
Envoler ton lion de Saint-Marc, ô Venise !
L’histoire est balafrée et la gloire agonise.
Quoi qu’on puisse penser de la France d’hier,
De cette rude armée et de ce peuple fier,
Et de ce que ce siècle à son troisième lustre
Avait rêvé, tenté, voulu, c’était illustre.
Pourquoi l’effacement ? qu’a-t-on créé d’ailleurs
Pour les déshérités et pour les travailleurs ?
A-t-on fermé le bagne ? A-t-on ouvert l’école ?
On détruit Marengo, Lodi, Wagram, Arcole ;
A-t-on du moins fondé le droit universel ?
Le pauvre a-t-il le toit, le feu, le pain, le sel ?
A-t-on mis l’atelier, a-t-on mis la chaumière
Sous une immense loi de vie et de lumière ?
A-t-on déshonoré la guerre en renonçant
À l’effusion folle et sinistre du sang ?
A-t-on refait le code à l’image du juste ?
A-t-on bâti l’autel de la clémence auguste ?
A-t-on édifié le temple où la clarté
Se condense en raison et devient liberté ?
A-t-on doté l’enfant et délivré la femme ?
A-t-on planté dans l’homme, au plus profond de l’âme,
L’arbre du vrai, croissant de l’erreur qui décroît ?
Offre-t-on au progrès, toujours trop à l’étroit,
Quelque élargissement d’horizon et de route ?
Non ; des ruines ; rien. Soit. Quant à moi, je doute
Qu’on soit quitte pour dire au peuple murmurant :
Ce qu’on fait est petit, mais ce qu’on brise est grand.
 

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