Hugo

L’Année terrible, 1872


Lettre à une femme


 

(Par ballon monté, 10 janvier)


Paris terrible et gai combat. Bonjour, madame.
On est un peuple, on est un monde, on est une âme.
Chacun se donne à tous et nul ne songe à soi.
Nous sommes sans soleil, sans appui, sans effroi.
Tout ira bien pourvu que jamais on ne dorme.
Schmitz fait des bulletins plats sur la guerre énorme ;
C’est Eschyle traduit par le père Brumoy.
J’ai payé quinze francs quatre œufs frais, non pour moi,
Mais pour mon petit George et ma petite Jeanne.
Nous mangeons du cheval, du rat, de l’ours, de l’âne.
Paris est si bien pris, cerné, muré, noué,
Gardé, que notre ventre est l’arche de Noé ;
Dans nos flancs toute bête, honnête ou mal famée,
Pénètre, et chien et chat, le mammon, le pygmée,
Tout entre, et la souris rencontre l’éléphant.
Plus d’arbres ; on les coupe, on les scie, on les fend ;
Paris sur ses chenets met les Champs-Élysées.
On a l’onglée aux doigts et le givre aux croisées.
Plus de feu pour sécher le linge des lavoirs,
Et l’on ne change plus de chemise. Les soirs
Un grand murmure sombre abonde au coin des rues,
C’est la foule ; tantôt ce sont des voix bourrues,
Tantôt des chants, parfois de belliqueux appels.
La Seine lentement traîne des archipels
De glaçons hésitants, lourds, où la cannonière
Court, laissant derrière elle une écumante ornière.
On vit de rien, on vit de tout, on est content.
Sur nos tables sans nappe, où la faim nous attend,
Une pomme de terre arrachée à sa crypte
Est reine, et les oignons sont dieux comme en Égypte.
Nous manquons de charbon, mais notre pain est noir.
Plus de gaz ; Paris dort sous un large éteignoir ;
À six heures du soir, ténèbres. Des tempêtes
De bombes font un bruit monstrueux sur nos têtes.
D’un bel éclat d’obus j’ai fait mon encrier.
Paris assassiné ne daigne pas crier.
Les bourgeois sont de garde autour de la muraille ;
Ces pères, ces maris, ces frères qu’on mitraille,
Coiffés de leurs képis, roulés dans leurs cabans,
Guettent, ayant pour lit la planche de leurs bancs.
Soit. Moltke nous canonne et Bismarck nous affame.
Paris est un héros, Paris est une femme,
Il sait être vaillant et charmant ; ses yeux vont,
Souriants et pensifs, dans le grand ciel profond,
Du pigeon qui revient au ballon qui s’envole.
C’est beau : le formidable est sorti du frivole.
Moi, je suis là, joyeux de ne voir rien plier.
Je dis à tous d’aimer, de lutter, d’oublier ;
De n’avoir d’ennemi que l’ennemi ; je crie :
Je ne sais plus mon nom, je m’appelle Patrie !
Quant aux femmes, soyez très fière, en ce moment
Où tout penche, elles sont sublimes simplement.
Ce qui fit la beauté des romaines antiques,
C’étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,
Leurs doigts que l’âpre laine avait faits noirs et durs,
Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs,
Et leurs maris debout sur la porte Colline.
Ces temps sont revenus. La géante féline,
La Prusse tient Paris, et tigresse, elle mord
Ce grand cœur palpitant du monde à moitié mort.
Eh bien, dans ce Paris, sous l’étreinte inhumaine,
L’homme n’est que français, et la femme est romaine.
Elles acceptent tout, les femmes de Paris,
Leur âtre éteint, leurs pieds par le verglas meurtris,
Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes,
La neige et l’ouragan vidant leurs froides urnes,
La famine, l’horreur, le combat, sans rien voir
Que la grande patrie et que le grand devoir ;
Et Juvénal au fond de l’ombre est content d’elles,
Le bombardement fait gronder nos citadelles.
Dès l’aube, le tambour parle au clairon lointain ;
La diane réveille, au vent frais du matin,
La grande ville pâle et dans l’ombre apparue ;
Une vague fanfare erre de rue en rue.
On fraternise, on rêve un succès ; nous offrons
Nos cœurs à l’esperance, à la foudre nos fronts.
La ville par la gloire et le malheur élue
Voit arriver les jours terribles et salue.
Eh bien, on aura froid ! eh bien, on aura faim !
Qu’est cela ? C’est la nuit. Et que sera la fin ?
L’aurore. Nous souffrons, mais avec certitude.
La Prusse est le cachot et Paris est Latude.
Courage ! on refera l’effort des jours anciens.
Paris avant un mois chassera les Prussiens.
Ensuite nous comptons, mes deux fils et moi, vivre
Aux champs, auprès de vous, qui voulez bien nous suivre,
Madame, et nous irons en mars vous en prier
Si nous ne sommes pas tués en février.
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs : «Αvес lеurs grоins...»

Dеrèmе : «Μоn Diеu, mаdаmе, il fаut nоus соnsоlеr...»

Fаbié : Sаvоir viеillir

Sоulаrу : L’Αnсоliе

Sаmаin : Sоir : «С’еst un sоir tеndrе соmmе un visаgе dе fеmmе...»

Rоdеnbасh : Sеs уеuх

Βаudеlаirе : Βrumеs еt Ρluiеs

Vаn Lеrbеrghе : «С’еst lе prеmiеr mаtin du mоndе...»

Сhаrlеs Vаn Lеrbеrghе

☆ ☆ ☆ ☆

Αubigné : Ρrièrе du sоir

Μоréаs : «Été, tоus lеs plаisirs...»

Viviеn : Lа Ρlеurеusе

Sоulаrу : Sоnnеt dе Déсеmbrе

Sсudérу : L’Hivеr

Dеrèmе : «J’аvаis tоuјоurs rêvé d’étеrnеllеs аmоurs...»

Rоdеnbасh : Lе Sоir dаns lеs vitrеs

Rоdеnbасh : «Lа lunе dаns lе сiеl nосturnе s’étаlаit...»

Fоurеst : Histоirе (lаmеntаblе еt véridiquе) d’un pоètе subјесtif еt inédit

Lаbé : «Ρоur lе rеtоur du Sоlеil hоnоrеr...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Unе prоmеnаdе аu Jаrdin dеs Ρlаntеs (Μussеt)

De Сосhоnfuсius sur À unе mуstériеusе (Rоllinаt)

De Сосhоnfuсius sur Vеrs dоrés (Νеrvаl)

De Lа fоuinе sur «J’аimе lа sоlitudе еt mе rеnds sоlitаirе...» (Νеrvèzе)

De ΙsisΜusе sur Соuplеs prédеstinés (Νоuvеаu)

De Lа fоuinе sur Ρâlе sоlеil d’hivеr (Lаfоrguе)

De piсh24 sur Μуrthо (Νеrvаl)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur «Unе flеur pаssаgèrе, unе vаinе pеinturе...» (Gоmbаud)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Αutоmnе (Αpоllinаirе)

De piсh24 sur Sеnsаtiоn (Rimbаud)

De piсh24 sur Lе Gоût dеs lаrmеs (Rоllinаt)

De Gоrdеаuх sur Ρsеudо-sоnnеt quе lеs аmаtеurs dе plаisаntеriе fасilе (Fоurеst)

De Сhristiаn sur «Quiсоnquе, mоn Βаillеul, fаit lоnguеmеnt séјоur...» (Du Βеllау)

De ΟUSSΕΝΙ sur «Étrаngеr, је sеns bоn...» (Τоulеt)

De Сurаrе- sur Lе Сhênе еt lе Rоsеаu (Lа Fоntаinе)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs sur «Sаns sоupirеr vivrе iсi је n’аi pu...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur «L’аutоmnе suit l’été еt lа bеllе vеrdurе...» (Grévin)

De Сurаrе- sur Rеmоntrаnсе à un Ρоètе buvеur d’еаu (Соllеtеt)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs- sur «Lе pеintrе qui vоudrаit аnimеr un tаblеаu...» (Αubigné)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Lе Ρêсhеur d’éсrеvissеs (Rоllinаt)

De Сhristiаn sur L’Εссlésiаstе (Lесоntе dе Lislе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе