Hugo

L'Art d'être grand-père, 1877


             
VIII

 
Mariée et mère


 
Voir la Jeanne de Jeanne ! oh ! ce serait mon rêve !
Il est dans l’ombre sainte un ciel vierge où se lève
Pour on ne sait quels yeux on ne sait quel soleil ;
Les âmes à venir sont là ; l’azur vermeil
Les berce, et Dieu les garde, en attendant la vie ;
Car, pour l’âme aux destins ignorés asservie,
Il est deux horizons d’attente, sans combats,
L’un avant, l’autre après le passage ici-bas ;
Le berceau cache l’un, la tombe cache l’autre.
Je pense à cette sphère inconnue à la nôtre
Où, comme un pâle essaim confusément joyeux,
Des flots d’âmes en foule ouvrent leurs vagues yeux ;
Puis, je regarde Jeanne, ange que Dieu pénètre,
Et les petits garçons jouant sous ma fenêtre,
Toute cette gaîté de l’âge sans douleur,
Tous ces amours dans l’œuf, tous ces époux en fleur ;
Et je médite ; et Jeanne entre, sort, court, appelle,
Traîne son petit char, tient sa petite pelle,
Fouille dans mes papiers, creuse dans le gazon,
Saute et jase, et remplit de clarté la maison ;
Son rire est le rayon, ses pleurs sont la rosée.
Et dans vingt ans d’ici je jette ma pensée,
Et de ce qui sera je me fais le témoin,
Comme on jette une pierre avec la fronde au loin.
 
Une aurore n’est pas faite pour rester seule.
Mon âme de cette âme enfantine est l’aïeule,
Et dans son jeune sort mon cœur pensif descend.
 
Un jour, un frais matin quelconque, éblouissant,
Épousera cette aube encor pleine d’étoiles ;
Et quelque âme, à cette heure errante sous les voiles
Où l’on sent l’avenir en Dieu se reposer,
Profitera pour naître ici-bas d’un baiser
Que se donneront l’une à l’autre ces aurores.
Ô tendre oiseau des bois qui dans ton nid pérores,
Voix éparse au milieu des arbres palpitants
Qui chantes la chanson sonore du printemps,
Ô mésange, ô fauvette, ô tourterelle blanche,
Sorte de rêve ailé fuyant de branche en branche,
Doux murmure envolé dans les champs embaumés,
Je t’écoute et je suis plein de songes. Aimez,
Vous qui vivrez ! Hymen ! chaste hymen ! Ô nature !
Jeanne aura devant elle alors son aventure,
L’être en qui notre sort s’accroît et s’interrompt ;
Elle sera la mère au jeune et grave front ;
La gardienne d’une aube à qui la vie est due,
Épouse responsable et nourrice éperdue,
La tendre âme sévère, et ce sera son tour
De se pencher, avec un inquiet amour,
Sur le frêle berceau, céleste et diaphane ;
Ma Jeanne, ô rêve ! azur ! contemplera sa Jeanne ;
Elle l’empêchera de pleurer, de crier,
Et lui joindra les mains, et la fera prier,
Et sentira sa vie à ce souffle mêlée.
Elle redoutera pour elle une gelée,
Le vent, tout, rien. Ô fleur fragile du pêcher !
Et, quand le doux petit ange pourra marcher,
Elle le mènera jouer aux Tuileries ;
Beaucoup d’enfants courront sous les branches fleuries,
Mêlant l’avril de l’homme au grand avril de Dieu ;
D’autres femmes, gaîment, sous le même ciel bleu,
Seront là comme Jeanne, heureuses, réjouies
Par cette éclosion d’âmes épanouies ;
Et, sur cette jeunesse inclinant leur beau front,
Toutes ces mères, sœurs devant Dieu, souriront
Dans l’éblouissement de ces roses sans nombre.
 
Moi je ne serai plus qu’un œil profond dans l’ombre.
 

16 juin 1875.


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