Hugo

La Légende des siècles, 1877


Question sociale


 
Ô détresses du faible ! ô naufrage insondable !
Un jour j’ai vu passer un enfant formidable,
Une fille ; elle avait cinq ans ; elle marchait
Au hasard ; elle était dans l’âge du hochet,
Du bonbon, des baisers, et n’avait pas de joie ;
Elle avait l’air stupide et profond de la proie
Sous la griffe, et d’Atlas que le monde étouffait,
Elle semblait dire à Dieu : Qu’est-ce que je t’ai fait ?
Dieu. Non. Elle ignorait ce mot. Le penseur creuse,
L’enfant souffre. Elle était en haillons, pâle, affreuse,
Jolie, et destinée aux sinistres attraits ;
Elle allait au milieu de nous, passants distraits,
Toute petite avec un grand regard farouche.
Le pli d’angoisse était aux deux coins de sa bouche ;
Tout son être exprimait Rien, l’absence d’appui,
La faim, la soif, l’horreur, l’ombre, et l’immense ennui.
Quoi ! l’éternel malheur pèse sur l’éphémère !
 
On entendait quelqu’un rire, c’était sa mère ;
Cette femme, une fille au fond d’un cabaret,
N’avait pas même l’air de savoir qu’on errait
Dehors, là, dans la rue, en grelottant, sans gîte,
Sous le givre et la pluie, et qu’on était petite,
Et que ce pauvre enfant tragique était le sien.
Cette mère, pas plus qu’on ne remarque un chien,
N’apercevait cet être et sa sombre guenille,
Sorte de rose infâme ignorant sa chenille.
 
Elle-même jadis avait été cela.
 
Maintenant, Margoton changée en Paméla,
Elle offrait aux passants des faveurs mal venues,
Chantante ; elles étaient toutes deux demi-nues,
L’une pour les affronts, l’autre pour les douleurs ;
La mère, gaie, avait au front d’horribles fleurs ;
Il arrivait parfois, vers le soir, à la brune,
Que la mère et l’enfant se rencontraient, et l’une
Regardait son passé, l’autre son avenir.
Voir l’une commencer et voir l’autre finir !
 
Ô misère !
 
                    L’enfant se taisait, grave, amère.
Cette femme, après tout, était-elle sa mère ?
Oui. Non. Ceux qui mêlaient autour d’elles leurs pas
En parlaient au hasard et ne le savaient pas.
L’infortune est de l’ombre, et peut-être cet ange
N’avait-il même pas une mère de fange,
Hélas ! et l’humble enfant, seul sous le firmament,
Marchait terrible avec un air d’étonnement.
Elle ne paraissait ni vivante ni morte.
— Mais qu’a donc cet enfant à songer de la sorte ?
Disait-on autour d’elle. — Est-ce qu’on la connaît ?
Non. Les gens lui donnaient du pain qu’elle prenait
Sans rien dire ; elle allait devant elle, indignée.
Pour moi, rêveur, sa main tenait une poignée
D’invisibles éclairs montant de bas en haut ;
Ses yeux, comme on regarde un plafond de cachot,
Regardaient le grand ciel où l’aube ne sait naître
Que pour s’éteindre, et tout l’ensemble de cet être
Était on ne sait quoi d’âpre, de bégayant,
Et d’obscur, d’où sortait un reproche effrayant ;
La ville avec ses tours, ses temples et ses bouges,
Devant son front hagard et ses prunelles rouges
S’étalait, vision inutile, et jamais
Elle n’avait daigné remarquer ces sommets
Qu’on nomme Panthéon, Étoile, Notre-Dame ;
On eût dit que sur terre elle n’avait plus d’âme,
Qu’elle ignorait nos voix, qu’elle était de la nuit
Ayant la forme humaine et marchant dans ce bruit ;
Et rien n’était plus noir que ce petit fantôme.
 
La quantité d’enfer qui tient dans un atome
Étonne le penseur, et je considérais
Cette larve, pareille aux lueurs des forêts,
Blême, désespérée avant même de vivre,
Qui, sans pleurs et sans cris, d’ombre et de terreur ivre,
Rêvait, et s’en allait, les pieds dans le ruisseau,
Némésis de cinq ans, Méduse du berceau.
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Guillеt : «Lа nuit étаit pоur mоi si très оbsсurе...»

Lоuÿs : Αu vаissеаu

Μаgnу : «Ô bеаuх уеuх bruns, ô rеgаrds détоurnés...»

Rасinе : Βritаnniсus. Αсtе ΙΙ, Sсènе 2

Βеllеаu : Lа Βеllе Νuit

Τаilhаdе : Ιnitiаtiоn

Klingsоr : Lе Νаin

Саmillе Μаuсlаir

Βruаnt : Fins dе sièсlе

Dеlillе : Lе Соin du fеu

☆ ☆ ☆ ☆

Τоulеt : «Vоus qui rеtоurnеz du Саthаi...»

Μussеt : Sur unе mоrtе

Du Βеllау : «Μаudit sоit millе fоis lе Βоrgnе dе Libуе...»

Hugо : Répоnsе à un асtе d’ассusаtiоn

Βruаnt : Fins dе sièсlе

Gréсоurt : Lе biеn viеnt еn dоrmаnt

Vitré : «Μоn âmе еst un rоsеаu fаiblе, sес еt stérilе...»

Hugо : À dеs оisеаuх еnvоlés

Diеrх : Εn сhеmin

Rоllinаt : Lа Сhаnsоn dеs Αmоurеusеs

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «Jе plаntе еn tа fаvеur сеt аrbrе dе Суbèlе...» (Rоnsаrd)

De Gаrdеur dе саnаrds sur Ρhèdrе (Fоurеst)

De Jаdis sur Ρоur unе аnаtоmiе (Guillеt)

De Сосhоnfuсius sur «Ô bеаuх уеuх bruns, ô rеgаrds détоurnés...» (Μаgnу)

De Gégé sur Sоir dе Μоntmаrtrе. (Τоulеt)

De Jаdis sur Vœu (Lа Villе dе Μirmоnt)

De Сосhоnfuсius sur «Се Μоndе, соmmе оn dit, еst unе саgе à fоus...» (Fiеfmеlin)

De Jаdis sur «Се n’еst pаs drôlе dе mоurir...» (Τоulеt)

De Μаlvinа- sur «Quе tristе tоmbе un sоir dе nоvеmbrе...» (Νоuvеаu)

De Lеmiеuх Sеrgе sur «Vоtrе rirе еst éсlаtаnt...» (Lа Villе dе Μirmоnt)

De Сurаrе- sur «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...» (Αrvеrs)

De Сhristiаn sur Rêvеriе sur tа vеnuе (Αpоllinаirе)

De Diсkо rimеur sur «Jе rêvе dе vеrs dоuх еt d’intimеs rаmаgеs...» (Sаmаin)

De Νаguèrе sur «Sеs purs оnglеs très hаut dédiаnt lеur оnух...» (Μаllаrmé)

De Vinсеnt sur «Ô qu’hеurеuх еst сеlui qui pеut pаssеr sоn âgе...» (Du Βеllау)

De Εsprit dе сеllе sur Сhаnsоn (Οmbrе du bоis) (Lоuÿs)

De Αlbеrtus sur Сhаnsоn : «Ô biеnhеurеuх qui pеut pаssеr sа viе...» (Dеspоrtеs)

De Vinсеnt sur «Αfin quе pоur јаmаis...» (Βаïf)

De Εsprit dе сеllе sur «Ô Τоi qui аs еt pоur mèrе еt pоur pèrе...» (Jоdеllе)

De Сurаrе- sur Εl Dеsdiсhаdо (Νеrvаl)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе