Hugo



 
Regardez cet enfant de cinq ans ; la feuillée
N’a pas d’oiseau plus pur, plus frais, plus ébloui ;
La bénédiction semble sortir de lui ;
Tout en lui dit : — Vivez ! aimez-moi ! je vous aime. —
Il est fait de candeur et de grâce suprême ;
Quoiqu’il ignore tout, il a l’air d’un flambeau ;
Trait d’union de l’aube à l’ombre, il est si beau
Et si doux qu’on dirait que l’église et la fable
Ont dû, pour composer cette tête ineffable,
Mêler l’enfant Jésus et l’enfant Cupidon ;
Son regard ingénu fait l’effet d’un pardon ;
Et l’homme le plus dur lui-même est sans défense
Devant cette adorable et radieuse enfance ;
Il est colombe, il est agneau ; ses cheveux d’or
Rayonnent ; il caresse et chante ; il est encor
Tout plein de la bonté divine ; il en arrive ;
C’est le nouveau venu de la céleste rive ;
On dirait un petit archange éblouissant ;
Il monte sur un trône ; oh non ! il y descend ;
Pourtant on sent en lui la pauvre âme asservie,
La faiblesse profonde et sombre de la vie ;
Si beau qu’il soit, c’est l’homme avec son frêle esprit ;
C’est de l’infirmité charmante qui sourit ;
Notre fragilité redoutable et frivole
Se mêle, ombre terrestre, à sa blanche auréole ;
Son pas tremble, et son front ploie ainsi qu’un roseau ;
Mais il n’en est pas moins l’innocent du berceau,
Et dans ses beaux yeux clairs où l’amour semble éclore
Il a du paradis toute l’immense aurore.
 
À présent regardez cet homme, Villeroy ;
Il vient, l’ange le voit approcher sans effroi,
Et cet homme, du haut du balcon de Versaille,
Lui montre au loin la foule énorme qui tressaille
Et s’agite et se meut, bonne et calme d’ailleurs,
Le grand fourmillement des hommes travailleurs,
Les pas, les fronts, les yeux, l’ouvrier aux bras rudes,
Les ondulations des vastes multitudes,
La ville aux mille bruits vivants, graves et doux,
Et dit à cet enfant : Tout ce peuple est à vous !
 
Vous avez ces enfants, ces hommes et ces femmes ;
Vous possédez les corps, vous possédez les âmes ;
À vous leur toit, à vous leur or, à vous leur sang ;
Le champ et la maison sont à vous ; ce passant
Vous appartient ; soufflez si vous voulez qu’il meure ;
Toute vie est à vous, en tous lieux, à toute heure ;
Ce vieillard au front chauve est une chose à vous ;
Tous les hommes sont faits pour plier les genoux,
Vous seul êtes créé pour vivre tête haute ;
Tous se trompent, vous seul ne faites pas de faute ;
Dieu ne compte que vous, vous seul, au milieu d’eux ;
Votre droit est le droit de Dieu même ; et tous deux
Vous régnez, devant vous le monde doit se taire ;
Dieu n’a pas le ciel plus que vous n’avez la terre ;
Il est votre pensée et vous êtes son bras ;
Il est roi de là-haut et vous Dieu d’ici-bas.
Tout ce peuple est à vous.
 
                                              Le pauvre enfant écoute.
 
Qui donc vient de parler ? C’est le démon sans doute ;
Non, c’est l’homme ; fatal parce qu’il est rampant ;
Le courtisan est fait du ventre du serpent.
Affreux souffle embaumé de la bouche pourrie !
Crime ! ô le plus hideux des meurtres, flatterie !
Ô de tous les poisons le plus lâche, le miel !
Crever les yeux d’une âme à peine hors du ciel !
Submerger dans l’orgueil une raison qui flotte !
Dessécher un enfant, hélas ! faire un despote !
Faire un prodigieux égoïste ! un tyran
Arrêtant le progrès sur le divin cadran !
Faire un être effréné qui dira : — Je suis l’arche !
Je suis l’autel ! — pour qui le genre humain en marche,
Le bien, le mal, les yeux en pleurs, l’homme vivant,
Ne seront que de l’ombre et du bruit et du vent !
Déchaîner un sinistre avenir dans le Louvre !
Abuser du moment où toute lèvre s’ouvre
Pour lui verser ce philtre exécrable et nouveau !
Dénaturer un cœur ! forcener un cerveau !
Enivrer l’ignorance, enivrer l’innocence
Du formidable vin de la toute-puissance !
Mettre, avec un sourire abject et triomphant,
Tout un peuple, hochet, dans la main d’un enfant,
Et les laisser rouler l’un et l’autre aux abîmes !
Penseur ! qui que tu sois, ce sont là deux victimes.
Plains ce peuple, mais plains l’enfant qu’on abrutit.
Mères ! ayez pitié de ce pauvre petit !
Pendant qu’un assassin sur son âme se dresse,
Tuant en lui l’amour, la vertu, la tendresse,
Prenant ses bons instincts, traître, et les étouffant,
Il est là, doux et seul, et rien ne le défend.
Oh ! l’éducation ! quel bienfait, ou quel crime !
Frêle tête d’enfant qu’un idiot déprime !
Sombre adulation qui mêle et qui pétrit
L’infini, l’absolu, dans un chétif esprit !
Qui fait que désormais, la prenant à la lettre,
Un homme faible et né d’une femme va mettre
Son triste crâne étroit, fait pour durer si peu,
En équilibre avec le front même de Dieu,
Avec le profond ciel plein d’ombre et plein de joie,
Avec ce grand cerveau de l’abîme où flamboie
Le lever effrayant des constellations !
 
 

*


 
Et Louis quinze est fait.
 
 

*


 
                                          Ô transformations !
Oui, c’est fini ; l’enfant a bu la coupe sombre ;
Sa débile raison s’évanouit et sombre ;
— Tout ce peuple est à vous ! — mot d’où Tibère sort !
Breuvage qui rendrait insensé le plus fort !
Noir nectar ! cette mort de son âme, il y goûte ;
Quelque chose de lui s’éteint sous chaque goutte ;
Et le voilà qui va chanceler à jamais !
Il sera le passant ivre des hauts sommets.
— Tout ce peuple est à vous ! — mot terrible ! à mesure
Qu’il y songe, il en sent plus avant la morsure ;
Une stupide joie avec un vaste ennui ;
Quelqu’un qui n’est pas lui se développe en lui ;
L’ignorance en son cœur filtre, marais immonde ;
Que sert de lire un livre étant maître du monde ?
Apprendre, étudier, travailler, à quoi bon
Puisqu’on est roi de France, impeccable, Bourbon ?
Oh ! songer que ce trône et ce sceptre et ce glaive
Aboutissent au vide, à la furie, au rêve,
Que cette clarté perd celui qu’elle conduit,
Et que cette splendeur énorme est de la nuit !
 
Donc la terre est à lui, les hommes et les femmes !
Toutes les passions l’allument de leurs flammes ;
Sa volonté devient plus fauve à tout moment ;
Il grandit ; et l’on sent poindre lugubrement
L’ongle du tigre au bout des ailes de l’archange ;
Il ne sait même pas qu’il déchoit et qu’il change ;
Il s’ignore imbécile, il s’ignore méchant,
Tant dans la voie obscure, hélas, il va penchant !
Il vivra maintenant hors du vrai, dans un songe,
Ayant en lui, dans l’ombre où son rêve le plonge,
La chimère de plus, l’humanité de moins ;
Plein d’opprobres devant tous les peuples témoins,
Il est cynique, il est infâme, il est horrible ;
Il foule de l’azur la frontière impossible ;
Il se suppose au ciel et l’enfer en lui croît ;
Il dit : Tout m’est permis, et seul j’existe. Il croit
Avoir sous ses talons de la poussière d’astres ;
S’il en tire un plaisir, qu’importe cent désastres !
Chaque jour il descend la honte d’un degré ;
Il délire ; il peut bien tourmenter à son gré
Le peuple, puisque Dieu tourmente la nuée ;
Il prend la vierge et fait une prostituée ;
Quoi ! n’est-il pas le roi, le maître, le seigneur ?
L’homme lui doit son sang, la femme son honneur ;
Quoi qu’il fasse, il contient le droit et le mystère ;
S’il lui plaît de manger de la fange, la terre,
Qui l’adorerait loup, l’adorera pourceau ;
Chaque vice à son tour met sur son front le sceau ;
Il fait de la puissance un effort inutile ;
Il a sous lui son siècle en travail qu’il mutile ;
Il tient le sceptre ainsi qu’un aveugle un bâton ;
De toutes les grandeurs redoutable avorton,
Être sans nom, qui, frêle et misérable en somme,
Fait de cendre et promis aux vers, n’est plus un homme,
Ayant un idéal immonde pour milieu,
Échoué dans le monstre à mi-chemin du dieu.
 

La Pitié suprême, 1879

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