Hugo

Les Rayons et les Ombres, 1840


Sagesse


 
[...]
 

III


 
Pourquoi devant mes yeux revenez-vous sans cesse,
Ô jours de mon enfance et de mon allégresse ?
Qui donc toujours vous rouvre en nos cœurs presque éteints
Ô lumineuse fleur des souvenirs lointains ?
 
Oh ! que j’étais heureux ! oh ! que j’étais candide !
En classe, un banc de chêne, usé, lustré, splendide,
Une table, un pupitre, un lourd encrier noir,
Une lampe, humble sœur de l’étoile du soir,
M’accueillaient gravement et doucement. Mon maître,
Comme je vous l’ai dit souvent, était un prêtre
À l’accent calme et bon, au regard réchauffant,
Naïf comme un savant, malin comme un enfant,
Qui m’embrassait, disant, car un éloge excite :
— Quoiqu’il n’ait que neuf ans, il explique Tacite. —
Puis près d’Eugène, esprit qu’hélas ! Dieu submergea,
Je travaillais dans l’ombre, — et je songeais déjà.
Tandis que j’écrivais, — sans peur, mais sans système,
Versant le barbarisme à grands flots sur le thème,
Inventant aux auteurs des sens inattendus,
Le dos courbé, le front touchant presque au Gradus, —
Je croyais, car toujours l’esprit de l’enfant veille,
Ouïr confusément, tout près de mon oreille,
Les mots grecs et latins, bavards et familiers,
Barbouillés d’encre, et gais comme des écoliers,
Chuchoter, comme font les oiseaux dans une aire,
Entre les noirs feuillets du lourd dictionnaire.
Bruits plus doux que le bruit d’un essaim qui s’enfuit,
Souffles plus étouffés qu’un soupir de la nuit,
Qui faisaient par instants, sous les fermoirs de cuivre,
Frissonner vaguement les pages du vieux livre !
 
Le devoir fait, légers comme des jeunes daims,
Nous fuyions à travers les immenses jardins,
Éclatant à la fois en cent propos contraires.
Moi, d’un pas inégal je suivais mes grands frères ;
Et les astres sereins s’allumaient dans les cieux,
Et les mouches volaient dans l’air silencieux,
Et le doux rossignol, chantant dans l’ombre obscure,
Enseignait la musique à toute la nature,
Tandis qu’enfant jaseur aux gestes étourdis,
Jetant partout mes yeux ingénus et hardis
D’où jaillissait la joie en vives étincelles,
Je portais sous mon bras, noués par trois ficelles,
Horace et les festins, Virgile et les forêts,
Tout l’Olympe, Thésée, Hercule, et toi, Cérès,
La cruelle Junon, Lerne et l’hydre enflammée,
Et le vaste lion de la roche Némée.
 
Mais, lorsque j’arrivais chez ma mère, souvent,
Grâce au hasard taquin qui joue avec l’enfant,
J’avais de grands chagrins et des grandes colères.
Je ne retrouvais plus, près des if séculaires,
Le beau petit jardin par moi-même arrangé.
Un gros chien en passant avait tout ravagé.
Ou quelqu’un dans ma chambre avait ouvert mes cages,
Et mes oiseaux étaient partis pour les bocages,
Et, joyeux, s’en étaient allés de fleur en fleur
Chercher la liberté bien loin, — ou l’oiseleur.
Ciel ! alors j’accourais, rouge, éperdu, rapide,
Maudissant le grand chien, le jardinier stupide,
Et l’infâme oiseleur et son hideux lacet,
Furieux ! — D’un regard ma mère m’apaisait.
 
 
 

IV


 
Aujourd’hui, ce n’est pas pour une cage vide,
Pour des oiseaux jetés à l’oiseleur avide,
Pour un dogue aboyant lâché parmi des fleurs,
Que mon courroux s’émeut. Non, les petits malheurs
Exaspèrent l’enfant ; mais, comme en une église,
Dans les grandes douleurs l’homme se tranquillise.
Après l’ardent chagrin, au jour brûlant pareil,
Le repos vient au cœur comme aux yeux le sommeil.
De nos maux, chiffres noirs, la sagesse est la somme.
En l’éprouvant toujours, Dieu semble dire à l’homme :
— Fais passer ton esprit à travers le malheur ;
Comme le grain du crible, il sortira meilleur. —
J’ai vécu, j’ai souffert, je juge et je m’apaise.
Ou si parfois encor la colère mauvaise
Fait pencher dans mon âme avec son doigt vainqueur
La balance où je pèse et le monde et mon cœur ;
Si, n’ouvrant qu’un seul œil, je condamne et je blâme,
Avec quelques mots purs, vous, sainte et noble femme,
Vous ramenez ma voix qui s’irrite et s’aigrit
Au calme sur lequel j’ai posé mon esprit ;
Je sens sur vos rayons mes tempêtes se taire ;
Et vous faites pour l’homme incliné, triste, austère,
Ce qui faisait jadis pour l’enfant doux et beau
Ma mère, ce grand cœur qui dort dans le tombeau !
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Sаtiе : Lе Gоlf

Βеrtrаnd : Μоn Βisаïеul

Siеfеrt : Vivеrе mеmеntо

Diеrх : Lеs Νuаgеs

Diеrх : Lа Ρrisоn

Gérаrd : Lа Rоndе dеs mоis

Lа Villе dе Μirmоnt : «Lе rirе сlаir, l’âmе sаns rеprосhе...»

Régniеr : Lе Μаrаudеur

Hеrvillу : Sur lеs bоrds du Sаubаt

Riсhеpin : Sоnnеt mоdеrnе

Hеrvillу : Βuсоliquе Νоirе

Lеfèvrе-Dеumiеr : Lа Соlоmbе pоignаrdéе

☆ ☆ ☆ ☆

Riсtus : L’Hivеr

Viеlé-Griffin : «Jе сhаntе hаut pоur m’еntеndrе...»

Rоllinаt : «С’еst vrаi quе dаns lа ruе еllе impоsе à сhасun...»

Diеrх : Εn сhеmin

Vеrlаinе : Rеdditiоn

Régniеr : Élégiе

Riсhеpin : «Quе tа mаîtrеssе sоit оu blоndе, оu rоussе, оu brunе...»

Sаmаin : Εrmiоnе

Lеfèvrе-Dеumiеr : L’Étinсеllе élесtriquе

Μilоsz : À l’Αmоur

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Dоn Juаn (Сrоs)

De Сосhоnfuсius sur «Jе сhеrсhе pаiх, еt nе trоuvе quе guеrrе...» (Μаgnу)

De Сосhоnfuсius sur Épigrаmmе : «Grâсе à се Соmtе libérаl...» (Viаu)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Μоn Βisаïеul (Βеrtrаnd)

De Сhаrlеs Ρоrnоn sur Vоуеllеs (Rimbаud)

De Сhаrlеs Ρоrnоn sur Lа Viе аntériеurе (Βаudеlаirе)

De Сhаrlеs Ρоrnоn sur Βаllаdе [dеs dаmеs du tеmps јаdis] (Villоn)

De Vinсеnt sur Sоnnеt à mоn аmi R... (Αrvеrs)

De Vinсеnt sur Lеs Étоilеs blеuеs (Rоllinаt)

De lасоtе sur Lа nеigе еst bеllе (Riсhеpin)

De Vinсеnt sur Lа grоssе dаmе сhаntе... (Ρеllеrin)

De Сurаrе- sur «Si је pоuvаis pоrtеr dеdаns lе sеin, Μаdаmе...» (Αubigné)

De Сurаrе- sur «Lа vоiх qui rеtеntit dе l’un à l’аutrе Ρôlе...» (Gоmbаud)

De Ρhèdrе sur «Се mirоir оù сhасun соntеmplе sа figurе...» (Μаllеvillе)

De Kеinеr sur «Βоnnе аnnéе à tоutеs lеs сhоsеs...» (Gérаrd)

De Αnnа ΑKHΜΑΤΟVΑ sur «J’еrrаis еn mоn јаrdin, quаnd аu bоut d’unе аlléе...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur «Βiеnhеurеuх sоit lе јоur, еt lе mоis, еt l’аnnéе...» (Μаgnу)

De Rilkе Rаinеr Μаriа sur J’éсris (Νоаillеs)

De Сurаrе- sur Épitаphе d’un сhаt (Du Βеllау)

De Сhristiаn sur «D’un sоmmеil plus trаnquillе à mеs Αmоurs rêvаnt...» (Viаu)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur «Lе mаl еst grаnd, lе rеmèdе еst si brеf...» (Rоnsаrd)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе