Hugo

[Posthumes]


Toute la vie d’un cœur


 

1817 — Adolescence


J’allais au Luxembourg rêver, ô temps lointain,
Dès l’aurore, et j’étais moi-même le matin.
Les nids dialoguaient tout bas, et les allées
Désertes étaient d’ombre et de soleil mêlées ;
J’étais pensif, j’étais profond, j’étais niais.
Comme je regardais et comme j’épiais !
Qui ? La Vénus, l’Hébé, la nymphe chasseresse.
Je sentais du printemps l’invisible caresse.
Je guettais l’inconnu. J’errais. Quel curieux
Que Chérubin en qui s’éveille Des Grieux !
Ô femme ! mystère ! être ignoré qu’on encense !
Parfois j’étais obscène à force d’innocence.
Mon regard violait la vague nudité
Des déesses, debout sous les feuilles l’été ;
Je contemplais de loin ces rondeurs peu vêtues,
Et j’étais amoureux de toutes les statues ;
Et j’en ai mis plus d’une en colère, je crois.
Les audaces dans l’ombre égalent les effrois,
Et, hardi comme un page et tremblant comme un lièvre,
Oubliant latin, grec, algèbre, ayant la fièvre
Qui résiste aux Bezouts et brave les Restauds,
Je restais là stupide au bas des piédestaux,
Comme si j’attendais que le vent sous quelque arbre
Soulevât les jupons d’une Diane en marbre.
 
 

1819


    Or, nous cueillions ensemble la pervenche.
 
    Je soupirais, je crois qu’elle rêvait.
    Ma joue à peine avait un blond duvet.
    Elle avait mis son jupon du dimanche ;
    Je le baissais chaque fois qu’une branche
                      Le relevait.
 
    Et nous cueillions ensemble la pervenche.
 
    Le diable est fin, mais nous sommes bien sots.
    Elle s’assit sous de charmants berceaux
    Près d’un ruisseau qui dans l’herbe s’épanche ;
    Et vous chantiez dans votre gaîté franche,
                      Petits oiseaux.
 
    Et nous cueillions ensemble la pervenche.
 
    Le paradis pourtant m’était échu.
    En ce moment, un bouc au pied fourchu
    Passe et me dit : Penche-toi. Je me penche.
    Anges du ciel ! je vis sa gorge blanche
                      Sous son fichu !
 
    Et nous cueillions ensemble la pervenche.
 
    J’étais bien jeune et j’avais peur d’oser.
    Elle me dit : Viens donc te reposer
    Sous mon ombrelle, et me donna du manche
    Un petit coup, et je pris ma revanche
                      Par un baiser.
 
    Et nous cueillions ensemble la pervenche.
 
 

1820


Un coup de vent passa, souffle leste et charmant
Qui fit tourbillonner les jupes follement.
Je la savais ailée, étoilée, azurée,
Je l’adorais ; mon âme allait dans l’empyrée
À sa suite. Oh ! l’amour, c’est tout ; le reste est vain.
Je ne supposais pas que cet être divin
Qui m’emportait rêveur si loin de la matière,
Eût des jambes ; soudain je vis sa jarretière,
Et cela me choqua. — Quoi ! me dis-je, elle aussi !
Je la contemple, ému, tremblant, brûlant, transi,
Et je vois de la chair où j’adorais une âme !
Soit. Le songe est fini. Ce n’est donc qu’une femme
Qui marche sur la terre, et se retrousse au vent !
 
Et je fus amoureux bien plus qu’auparavant.
 
 

1822 — Quinze-vingt


Nous étions seuls dans l’ombre et l’extase suprême.
Elle disait : je t’aime ! et je disais : je t’aime !
Elle disait : toujours ! et je disais : toujours !
Elle ajoutait : nos cœurs sont époux, nos amours
Vaincront la destinée, et rien ne me tourmente,
Étant, toi le plus fort, et moi, la plus aimante.
Et moi, je reprenais : la ville est sombre, vois.
La sagesse serait de vivre dans les bois.
Elle me répondait : vivons-y, soyons sages.
 
Si vous voulez savoir le chiffre de nos âges,
Elle quinze, et moi vingt : à nous deux nous faisions
Un aveugle. Et nos yeux étaient pleins de rayons.
 
 

1826


Printemps. Mai le décrète, et c’est officiel.
L’amour, cet enfer bleu très ressemblant au ciel,
Emplit l’azur, les champs, les prés, les fleurs, les herbes ;
Dans les hautes forêts lascives et superbes
L’innocente nature épanouit son cœur
Simple, immense, insulté par le merle moqueur.
La volonté d’aimer règne, surnaturelle,
Partout. — Comme on s’adore et comme on se querelle !
Les papillons, lâchés dans le bois ingénu,
Font avec le premier bouton de fleur venu
Des infidélités aux roses, leurs amantes ;
On entend murmurer les colères charmantes,
Et tous les grands courroux des belles s’apaiser
Dans le chuchotement auguste du baiser.
Ô but profond des cieux, la vie universelle !
Comme, afin que tout soit solide, tout chancelle !
Comme tout cède afin que tout dure ! ô rayons
L’idylle en souriant dit au gouffre : Essayons !
Et le gouffre obéit, et la mer sombre adore.
Le germe éclôt, le nid chante, l’azur se dore ;
L’éternelle indulgence au fond du firmament
Rêve ; et les doux fichus s’envolent vaguement.
 
 

1833 — À J...


Puisque le gai printemps revient danser et rire,
Puisque le doux Horace et que le doux Zéphyre
M’attendent au milieu des prés et des buissons,
L’un avec des parfums, l’autre avec des chansons,
Puisque la terre en fleurs semble un tapis de Perse,
Puisque le vent murmure et dans l’azur disperse
La brume et la nuée en flottants archipels,
Il me plaît de répondre à ces profonds appels,
Il me plaît de rôder dans les molles prairies,
Entraînant avec moi l’essaim des rêveries
Et la strophe qui vole au-dessus de mon front.
Tant que sous le ciel bleu les âmes aimeront,
Tant qu’avril, ce brodeur, avec l’herbe et les roses
Et les feuilles, créera toutes sortes de choses
Charmantes, et que Dieu, des monts, des airs, des eaux,
Fera de grands palais pour les petits oiseaux,
Tant que l’aube éclora dans cette ombre où nous sommes,
Les songes tourneront sur la tête des hommes,
Et les penseurs seront attendris dans les bois.
Les frais halliers sont pleins de pudeurs aux abois,
Femmes, oiseaux, tout cède et les baisers se mêlent,
Les adorations vaguement se querellent,
L’eau soupire, le lys s’ouvre, le firmament
Rayonne, et, si tu veux, je serai ton amant.
 
 

1835 — Promenade


Je t’adore. Soyons deux heureux. Viens t’asseoir
Dans une ombre qui soit un peu semblable au soir.
Marchons bien doucement. Sois pensive. Sois lasse.
Profitons du moment où personne ne passe ;
Entrons dans le hallier, cachés par les blés mûrs.
 
Que ne puis-je élever brusquement quatre murs
Ici, dans ce coin chaste, et d’un coup de baguette !
La nature est un œil invisible qui guette ;
Glissons-nous ; le silence entend ; défions-nous
Du bruit que fait une âme embrassant deux genoux.
Car, moi, je ne suis pas autre chose qu’une âme ;
Mais une âme peut prendre en sa serre une femme,
Et l’emporter, et faire un bruit mystérieux
De lionne sur terre ou d’aigle dans les cieux.
 
Tu grondes. Un baiser ! — Jamais ! — Je le dérobe.
Tu dis : c’est mal ! — Et j’ôte une épingle à ta robe.
L’amour aime les yeux fâchés de la pudeur,
Et rien n’est plus charmant qu’un paradis boudeur ;
C’est vrai, belle, depuis que les blanches épaules
De Galatée ont pris la fuite sous les saules,
Et que Marot a vu, sans être trop puni,
Un doux sourire faire éclore un doux nenni,
Une gloire ineffable est à l’amour mêlée.
La femme est de son trop de puissance accablée ;
Vaincue, elle se sait maîtresse, elle nous plait ;
Comme c’est ravissant d’avoir ce qu’on voulait
Et de sentir beaucoup de reproches se taire !
Comme une rougeur vague après l’heureux mystère
Enivre, et comme on sent le prix d’une faveur
Que veut presque reprendre un silence rêveur !
Reprendre ? Non ; pourquoi ? Donner encor ? Peut-être.
Cachons-nous. Une branche a remué. C’est traître.
On devinait qu’Eschyle avait un rendez-vous
Avec Mégaryllis, la farouche aux yeux doux,
Et qu’elle se laissait dire de tendres choses,
Quand les feuilles tremblaient au bois des lauriers-roses.
 

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