Hugo

[Posthumes]



 
Un grand sabre serait d’utilité publique.
Est-ce qu’il n’est pas temps d’exterminer la clique
Des songeurs, des rêveurs, des penseurs, des savants,
Et de tous ces semeurs jetant leur graine aux vents,
Et de mettre au pavois celui qui nous fait taire,
Et de souffler sur l’aube, et d’éteindre Voltaire !
Qu’attendez-vous ? Oh ! comme il serait beau de voir
Quelque bon vieux tyran faire enfin son devoir,
Couper, tailler, trancher et mettre à vos Molières,
À vos Dantes, à vos Miltons, des muselières !
Nous en avons assez de tous ces bavards-là.
Le mal des hommes vient du premier qui parla.
On va criant : Progrès ! Fraternité ! Courage !
Quel besoin avons-nous de tous ces mots d’orage ?
Jadis tout allait bien pourvu qu’on se tînt coi.
On veut être à présent libre et maître. Pourquoi ?
Liberté, c’est tempête. Il faut qu’un bon pilote
Ramène au port la barque et le peuple à l’ilote.
Il faut qu’un belluaire ou qu’un homme d’état
Bride ce peuple osant commettre l’attentat
De naître, et s’égarant jusqu’à la convoitise
Que montre au lys l’abeille et la chèvre au cytise.
Les révolutions continueront, le bruit
Et le vacarme iront grossissant dans la nuit,
Tant que nous n’aurons pas trouvé ce politique.
Reprenons l’ancien temple et l’ancienne boutique ;
Revivre le passé nous suffit. Que veut-on ?
À quoi sert Diderot ? à quoi rime Danton ?
Pourquoi Garibaldi trouble-t-il la Sicile ?
Votre progrès n’est rien que fatigue imbécile !
Quelle rage avez-vous de marcher en avant ?
Trop de tumulte sort de l’homme trop vivant.
L’esprit humain, longtemps calme et sombre, s’agite :
Ne serait-il pas bon qu’on fît rentrer au gîte
Et qu’on remît sous clef et qu’on paralysât
Ce monstre secouant sa chaîne de forçat ?
Quoi ! la mouche, autrefois loyale et résignée,
Manque au respect qu’on doit aux toiles d’araignée !
Elle tente d’y faire un trou pour s’échapper !
La plèbe ose exister, gouverner, usurper !
Quoi ! la vérité sort ! la raison l’accompagne !
Vite, rejetons l’une au puits et l’autre au bagne !
Pour quiconque ose aller, venir, briser l’écrou,
L’enfer est un cachot avec Dieu pour verrou.
Qu’on y rentre. Ô révolte affreuse ! Quel désordre
Que tous ces ouragans lâchés, tâchant de mordre,
Se ruant sur l’autel, sur la loi, sur le roi !
Oh ! quel déplacement tragique de l’effroi !
L’inexorable pleure et les terribles tremblent ;
Les vautours effarés aux passereaux ressemblent.
Deuil ! horreur ! regarder surgir de tous côtés
Un tas de vérités et de réalités,
Voir leur flamme, et songer que peut-être chacune
Apporte on ne sait quelle effrayante rancune
Et, rayonnante, vient au monde reprocher
Le sceptre, l’échafaud, le glaive et le bûcher !
Oh ! tant qu’on n’aura pas mis hors d’état de nuire
Tout ce qui veut créer, chauffer, féconder, luire,
Tant que le vieux bon ordre encourra le péril
De voir brusquement naître un formidable avril,
Tant qu’il sera permis aux folles plumes ivres
De porter les oiseaux et d’écrire les livres,
Tant qu’un homme qui dit : j’ai faim ! pâle, priant,
Pensif, fera blanchir vaguement l’orient,
Tant que le ciel complice aura la transparence
Qui laisse distinguer aux pauvres l’espérance,
Tant que le va-nu-pieds se croira citoyen,
Je suis de votre avis, bourgeois, aucun moyen
De dormir en repos, et nul coin de navire
Où l’on puisse être seul sauvé quand tout chavire.
Ô terreur ! tout s’éclaire ! il est temps d’en finir.
Qui sauvera le monde en péril d’avenir ?
Caïn pleure, Judas gémit, Phalaris souffre.
Oh ! qu’il serait urgent d’arrêter net le gouffre
En pleine éruption de lumière, et la paix,
Le progrès s’évadant des nuages épais,
La science, et, montant là-haut vers le solstice,
L’âme, et cette blancheur céleste, la justice !
Et comme on ferait bien de mettre à la raison
Les astres se levant en foule à l’horizon !
 

1873

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