Hugo

Les Contemplations (II), 1856


             
XIX
Voyage de nuit


 
On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.
Chaque religion est une tour sonore ;
Ce qu’un prêtre édifie, un prêtre le détruit ;
Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,
Fait, dans l’obscurité sinistre et solennelle,
Rendre un son différent à la cloche éternelle.
Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.
Tout l’équipage humain semble en démence ; on met
Un aveugle en vigie, un manchot à la barre ;
À peine a-t-on passé du sauvage au barbare,
À peine a-t-on franchi le plus noir de l’horreur,
À peine a-t-on, parmi le vertige et l’erreur,
Dans ce brouillard où l’homme attend, songe et soupire,
Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,
Que le vieux temps revient et nous mord les talons,
Et nous crie : Arrêtez ! Socrate dit : Allons !
Jésus-Christ dit : Plus loin ! et le sage et l’apôtre
S’en vont se demander dans le ciel l’un à l’autre
Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.
Par moments, voyant l’homme ingrat, fourbe et cruel,
Satan lui prend la main sous le linceul de l’ombre.
Nous appelons science un tâtonnement sombre.
L’abîme, autour de nous, lugubre tremblement,
S’ouvre et se ferme ; et l’œil s’effraie également
De ce qui s’engloutit et de ce qui surnage.
Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,
Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un.
Le mal peut être joie, et le poison parfum.
Le crime avec la loi, morne et mélancolique,
Lutte ; le poignard parle, et l’échafaud réplique.
Nous entendons, sans voir la source ni la fin,
Derrière notre nuit, derrière notre faim,
Rire l’ombre Ignorance et la larve Misère.
Le lys a-t-il raison ? et l’astre est-il sincère ?
Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons
Affirment à la fois. Doute, Adam ! nous voyons
De la nuit dans l’enfant, de la nuit dans la femme ;
Et sur notre avenir nous querellons notre âme ;
Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,
L’homme de l’infini traverse les climats.
Tout est brume ; le vent souffle avec des huées,
Et de nos passions arrache des nuées ;
Rousseau dit : L’homme monte ; et de Maistre : Il descend !
Mais, ô Dieu ! le navire énorme et frémissant,
Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,
Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,
Et qui porte nos maux, fourmillement humain,
Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin ;
Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,
À l’effrayant roulis mêle un frisson d’aurore,
De moment en moment le sort est moins obscur,
Et l’on sent bien qu’on est emporté vers l’azur.
 

Marine-Terrace, octobre 1855.

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs : «Αvес lеurs grоins...»

Dеrèmе : «Μоn Diеu, mаdаmе, il fаut nоus соnsоlеr...»

Fаbié : Sаvоir viеillir

Sоulаrу : L’Αnсоliе

Sаmаin : Sоir : «С’еst un sоir tеndrе соmmе un visаgе dе fеmmе...»

Rоdеnbасh : Sеs уеuх

Βаudеlаirе : Βrumеs еt Ρluiеs

Vаn Lеrbеrghе : «С’еst lе prеmiеr mаtin du mоndе...»

Сhаrlеs Vаn Lеrbеrghе

☆ ☆ ☆ ☆

Βаudеlаirе : Βrumеs еt Ρluiеs

Αubigné : Ρrièrе du sоir

Μоréаs : «Été, tоus lеs plаisirs...»

Viviеn : Lа Ρlеurеusе

Sоulаrу : Sоnnеt dе Déсеmbrе

Sсudérу : L’Hivеr

Dеrèmе : «J’аvаis tоuјоurs rêvé d’étеrnеllеs аmоurs...»

Rоdеnbасh : Lе Sоir dаns lеs vitrеs

Rоdеnbасh : «Lа lunе dаns lе сiеl nосturnе s’étаlаit...»

Fоurеst : Histоirе (lаmеntаblе еt véridiquе) d’un pоètе subјесtif еt inédit

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur L’Αbеillе (Vаlérу)

De GΑGΝΑΙRΕ sur Αpоllinаirе

De Сосhоnfuсius sur «Εntrеr dаns lе bоrdеl...» (Sаint-Αmаnt)

De Сосhоnfuсius sur Unе prоmеnаdе аu Jаrdin dеs Ρlаntеs (Μussеt)

De Lа fоuinе sur «J’аimе lа sоlitudе еt mе rеnds sоlitаirе...» (Νеrvèzе)

De ΙsisΜusе sur Соuplеs prédеstinés (Νоuvеаu)

De Lа fоuinе sur Ρâlе sоlеil d’hivеr (Lаfоrguе)

De piсh24 sur Μуrthо (Νеrvаl)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur «Unе flеur pаssаgèrе, unе vаinе pеinturе...» (Gоmbаud)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Αutоmnе (Αpоllinаirе)

De piсh24 sur Sеnsаtiоn (Rimbаud)

De piсh24 sur Lе Gоût dеs lаrmеs (Rоllinаt)

De Gоrdеаuх sur Ρsеudо-sоnnеt quе lеs аmаtеurs dе plаisаntеriе fасilе (Fоurеst)

De Сhristiаn sur «Quiсоnquе, mоn Βаillеul, fаit lоnguеmеnt séјоur...» (Du Βеllау)

De ΟUSSΕΝΙ sur «Étrаngеr, је sеns bоn...» (Τоulеt)

De Сurаrе- sur Lе Сhênе еt lе Rоsеаu (Lа Fоntаinе)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs sur «Sаns sоupirеr vivrе iсi је n’аi pu...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur «L’аutоmnе suit l’été еt lа bеllе vеrdurе...» (Grévin)

De Сurаrе- sur Rеmоntrаnсе à un Ρоètе buvеur d’еаu (Соllеtеt)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs- sur «Lе pеintrе qui vоudrаit аnimеr un tаblеаu...» (Αubigné)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Lе Ρêсhеur d’éсrеvissеs (Rоllinаt)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе