Francis Jammes

Le Deuil des primevères, 1901


Élégie huitième


 
Toi qui ne m’as pas fait mal encore, femme inconnue,
toi qui m’aimes, toi que l’on dit si belle et douce,
mon âme éclate en feu vers ta pureté nue,
ô sœur des azurs blancs, des pierres et des mousses
Que fais-tu au moment que, dans cette élégie,
je voudrais comme en un herbier d’Anthologie
enfermer le parfum de mon âme vieillie,
dans un accent plaintif de colombes gémi ?
 
Il est, dans mon salon, un vieux coffre de rose
près duquel je m’assieds à la tombée du jour.
Je pose mon bâton, boueux des coteaux verts,
dans l’angle noir où dort ma pauvre vieille chienne.
Sur mon chapeau fané par les obscurs feuillages
je jette un rameau rouge en fruits de houx luisant,
et, tandis que j’écoute à l’entrée du village
mourir la cloche obscure et rauque d’un bœuf lent,
je pense à ton amour qui veille sur mon âme
comme un souffle de pauvre à quelque pauvre flamme.
 
Oh ! Si tu viens jamais sur ma route torride
où retentit le chant de la cigale acide,
arrête-toi devant le seuil où les enfants
regardent se traîner avec sa chienne lente
le jeune homme des temps anciens que je suis,
et dont on trouvera, dans les années fanées,
dans le tiroir profond d’une armoire plaintive,
quelques lettres d’amour que l’on devra brûler...
 
Que n’ai-je été plutôt le jeune homme modèle,
celui que l’on admire au chapitre dernier,
celui de qui de Lias, le conseiller de Cour,
disait en le donnant à sa nièce Zulnie :
« Prends-le ; ce garçon-là n’est qu’une poésie :
il te donne, ma fille, un casier blanc d’amour ? »
 
Pourtant, ô mon amie, j’ai dans mon âme pâle,
je ne sais quoi de vierge et de libre et de pur.
Il y avait dans les bois de mon hameau natal
des sources de graviers qui étaient des trous d’azur.
Lentes, elles coulaient dans la paix des pelouses,
et les petits bergers s’agenouillaient près d’elles
et posaient, au-dessus, des moulins dont les ailes
étaient quatre petits morceaux de bois croisés.
Souvent j’ai resongé à ces heures divines,
souvent j’ai resongé à ces moulins légers,
souvent j’ai resongé à ces petits bergers.
Si tu veux nous irons là-bas près de la digue,
sous la paix noire et bleue des coudriers dormeurs,
parmi les iris d’eau et les martins-pêcheurs.
Puis nous retrouverons les sources d’air limpide
et, en penchant ton front vers elles, tu verras
l’enfant que j’ai été et qui te tend les bras.
 
Je n’ai jamais osé revoir ces coins d’enfance.
Si je les revoyais ce serait avec toi,
ô toi qui m’aimes tant et ne me connais pas.
Pour ne pas trop gémir dans ce pèlerinage,
il me faut un amour dont je n’ai pas pas souffert,
une âme qui, longtemps, sur la prairie dorée,
à midi, au milieu des choses bourdonnées,
écoute, dans le chant de l’angélus, mourir
les colombes d’azur de mes amours fanées.
 
Nous passerons le pont qui ramène au village.
La croix avec le coq, la fontaine, l’école,
les tilleuls et l’auberge où est le Cheval-blanc,
le vieux jardin du presbytère où j’étais sage,
tout ça m’inclinera vers ta chère amitié.
Tu comprendras combien les choses sont bénies,
et que je tiens de Dieu ces vagues harmonies
qui montent de mon cœur comme d’un encensoir
vers les humilités des âmes très obscures,
vers un épi malade ou le petit lézard
qui se glisse dans l’émiettement d’un mur.
Il est un grenadier au fond du jardin pauvre
de ma maison natale. Il portait quelques fruits
amers et rouges comme les vents de l’Automne.
Il est des lys aux coins des bordures de buis.
Il est une tonnelle douce qui s’écroulait
sous le poids des parfums que l’Été lui soufflait.
De là on entendait battre les cloches blanches.
Veux-tu, et comme si c’était encore l’enfance,
t’assoir, ô amoureuse, au pied du grenadier
aux écarlates fleurs et aux feuilles luisantes ?
Je veux m’agenouiller sur la terre natale,
je veux mourir d’amour en la reconnaissant.
 
... Mais fais tes pas plus doux, ô délicieuse amie.
Entrons dans la maison défunte. C’est la chambre
où je suis né. L’Hiver glaçait la vieille cour.
Un coq chanta peut-être en cette aube d’amour.
Des gens priaient dans la chambre où, ô mon Dieu,
je naissais à ton jour divin, tandis qu’aux roides
pentes de la Bigorre blanche aux torrents bleus,
des pâtres, lentement, conduisaient vers les cieux,
les ânes roux noueux et les brebis bêlantes.
Je te livre ces souvenirs, ô mon amie.
Je les enferme dans cette chaste élégie,
où, comme si j’étais un grand poète antique,
je veux faire descendre et résonner la brise
qui, les cheveux épars, s’éplore par les arbres.
Tu reliras ces vers, un jour, sur mon tombeau.
Qu’il soit d’un bloc de pierre grise, et non de marbre.
C’est dans la pauvreté que je veux mon repos.
Seule viens l’enchanter, ô triste tourterelle,
amante des ifs noirs de la Terre Éternelle.
 

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