Francis Jammes

Le Deuil des primevères, 1901


Élégie première


              À Albert Samain.


Mon cher Samain, c’est à toi que j’écris encore.
C’est la première fois que j’envoie à la mort
ces lignes que t’apportera, demain, au Ciel,
quelque vieux serviteur d’un hameau éternel.
Souris-moi pour que je ne pleure pas. Dis-moi :
« Je ne suis pas si malade que tu le crois. »
Ouvre ma porte encore, ami. Passe mon seuil
et dis-moi en entrant : « Pourquoi es-tu en deuil ? »
Viens encore. C’est Orthez où tu es. Bonheur est là.
Pose donc ton chapeau sur la chaise qui est là.
Tu as soif ? Voici de l’eau de puits bleue et du vin.
Ma mère va descendre et te dire : « Samain... »
et ma chienne appuyer son museau sur ta main.
 
Je parle. Tu souris d’un sérieux sourire.
Le temps n’existe pas. Et tu me laisses dire.
Le soir vient. Nous marchons dans la lumière jaune
qui fait les fins du jour ressembler à l’Automne.
Et nous longeons le gave. Une colombe rauque
gémit tout doucement dans un peuplier glauque.
Je bavarde. Tu souris encore. Bonheur se tait.
Voici que nous rentrons sur les pauvres pavés,
voici la route obscure au déclin de l’Été,
voici l’ombre à genoux près des belles-de-nuit
qui ornent les seuils noirs où la fumée bleuit.
 
Ta mort ne change rien. L’ombre que tu aimais,
où tu vivais, où tu souffrais, où tu chantais,
c’est nous qui la quittons et c’est toi qui la gardes.
Ta lumière naquit de cette obscurité
qui nous pousse à genoux par ces beaux soirs d’Été
où, flairant Dieu qui passe et fait vivre les blés,
sous les liserons noirs aboient les chiens de garde.
 
Je ne regrette pas ta mort. D’autres mettront
le laurier qui convient aux rides de ton front.
Moi, j’aurais peur de te blesser, te connaissant.
Il ne faut pas cacher aux enfants de seize ans
qui suivront ton cercueil en pleurant sur ta lyre
la gloire de ceux-là qui meurent le front libre.
 
Je ne regrette pas ta mort. Ta vie est là.
Comme la voix du vent qui berce les lilas
ne meurt point, mais revient après bien des années
dans les mêmes lilas qu’on avait cru fanés,
tes chants, mon cher Samain, reviendront pour bercer
les enfants que déjà mûrissent nos pensées.
 
Sur ta tombe, pareil à quelque pâtre antique
dont pleure le troupeau sur la pauvre colline,
je chercherais en vain ce que je peux porter.
Le sel serait mangé par l’agneau des ravines
et le vin serait bu par ceux qui t’ont pillé.
 
Je songe à toi. Le jour baisse comme ce jour
où je te vis dans mon vieux salon de campagne.
Je songe à toi. Je songe aux montagnes natales.
Je songe à ce Versailles où tu me promenas,
où nous disions des vers, tristes et pas à pas.
Je songe à ton ami et je songe à ta mère.
Je songe à ces moutons qui, au bord du lac bleu,
en attendant la mort bêlaient sur leurs clarines.
Je songe à toi. Je songe au vide pur des cieux.
Je songe à l’eau sans fin, à la clarté des feux.
Je songe à la rosée qui brille sur les vignes.
Je songe à toi. Je songe à moi. Je songe à Dieu.
 

Commentaire (s)
Déposé par Jean Donati le 21 février 2014 à 17h27

Beau poème sur l’ Amitié entre Albert SAMAIN et Françis JAMMES

[Lien vers ce commentaire]

Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Οrléаns : «Ρuis çà, puis là...»

Νоuvеаu : «J’еntrаis сhеz lе mаrсhаnd dе mеublеs, еt là, tristе...»

Sаint-Αmаnt : Sоnnеt inасhеvé

Νоаillеs : Lе Jеunеssе dеs mоrts

Dеrèmе : «Lеs јоurs sоnt plаts соmmе dеs sоlеs...»

Αpоllinаirе : Un pоèmе

Соrbièrе : Lе Сrаpаud

Соrbièrе : Lе Сrаpаud

Riсhеpin : Βеrсеusе

Dеrèmе : «Ρuisquе је suis аssis sоus се pin vеrt еt sоmbrе...»

☆ ☆ ☆ ☆

Соrbièrе : Lе Μоussе

Νеlligаn : Évаngélinе

Dеrèmе : «Lеs јоurs sоnt plаts соmmе dеs sоlеs...»

Βruаnt : À lа Glасièrе

Dеlillе : Vеrs fаits dаns lе јаrdin dе mаdаmе dе Ρ...

Τоulеt : «Τrоttоir dе l’Élуsé’-Ρаlасе...»

Gill : Lе Ρаillаssоn

Gill : Εхhоrtаtiоn

Gill : Lа Lеvrеttе еt lе gаmin

Μаеtеrlinсk : «Ιls оnt tué trоis pеtitеs fillеs...»

Cоmmеntaires récеnts

De Μаrсеlinе sur À mа bеllе lесtriсе (Βоuilhеt)

De Jаdis sur «Grоs еt rоnd dаns mоn Саbinеt...» (Viоn Dаlibrау)

De Сосhоnfuсius sur Lе Μаuvаis Οuvriеr (Frаnсе)

De Jаdis sur Βоnsоir (Соrbièrе)

De Сосhоnfuсius sur Τrаnquillus (Hеrеdiа)

De Jаdis sur Lе Rеtоur dе Jésus (Riсtus)

De Сосhоnfuсius sur Αntérоs (Νеrvаl)

De Snоwmаn sur À Zurbаrаn (Gаutiеr)

De Саrlа Οliviеr sur Émilе Νеlligаn

De Vinсеnt sur «Frаnсе, mèrе dеs аrts, dеs аrmеs еt dеs lоis...» (Du Βеllау)

De Сhristiаn sur «Jе vоus еnvоiе un bоuquеt...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur Âmе dе nuit (Μаеtеrlinсk)

De Εsprit dе сеllе sur Sur lе présеnt d’un vаsе dе сristаl (Βеrtаut)

De Сhristiаn sur Un јеunе pоètе pеnsе à sа biеn-аiméе qui hаbitе dе l’аutrе сôté du flеuvе (Βlémоnt)

De Vinсеnt sur «Jе nе vеuх plus, Ρаillеur, mе rоmprе tаnt lа têtе...» (Viоn Dаlibrау)

De Сriсtuе sur «Vоs сélеstеs bеаutés, Dаmе, rеndеz аuх сiеuх...» (Μаgnу)

De Сriсtuе sur Lе Βruit dе l’еаu (Rоllinаt)

De Vinсеnt sur Lе Rоsе (Gаutiеr)

De Сriсtus sur «Gоrdеs, quе fеrоns-nоus ? Αurоns-nоus pоint lа pаiх ?...» (Μаgnу)

De Vinсеnt sur Lеs Саrmélitеs (Νеlligаn)

De Εsprit dе сеllе sur «Dès quе се Diеu...» (Jоdеllе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе