Francis Jammes

Le Deuil des primevères, 1901


Élégie sixième


 
Le paysage était humble où tu étais si belle.
De l’église, torride et fraîche sous les lierres,
une cloche battit, pareille à un cœur pauvre.
Un agneau qui bêlait vers Dieu, docile et grave,
avait dans sa blancheur l’âme d’une prière.
Un chat galeux, tapi dans un vieux corridor,
un pauvre enfant bossu, un moineau dans sa cage,
tu passas auprès d’eux avec ta gaîté fière
et le retroussement gracieux de ta robe.
 
Et moi je m’inclinais, gravissant devant toi
la misérable rue au pied de la montagne,
prosterné à mourir devant ces pauvretés.
Tu ne comprenais pas ce qu’il y avait en moi
pour délaisser ainsi, un moment, ta beauté...
Mais je voyais l’oiseau que torturait sa cage,
ce chat et cet enfant bossu, l’un près de l’autre,
et tous également pleins de l’âme de Dieu.

Et ta main fine se posa sur mon épaule.
Et je levai les yeux, lentement, vers tes lèvres,
puis les en détournai pour regarder encore
un seuil noir où tremblait une vieillarde idiote.
Et la cloche battait toujours dans le Dimanche.
La douceur de ta chair se mêlait dans mon âme
à celle des taudis, dans une oraison blanche
plus douce qu’un chant clair d’enfants tenant des branches.
 
Tu ne comprenais pas les mots de mon silence.
Et, revenus, tu dis : Ami, tu es un peu triste ?...
Puis-je te consoler ? Veux-tu que je te lise...
Je ne répondis pas, et tu pris dans la chambre
mon livre bien-aimé, le Paul et Virginie
que, sur le coteau bleu qui n’est qu’une caresse,
j’ai rempli de bruyère ainsi qu’une écolière.
 
Et mon cœur se calmait, évoquant l’enfant douce
avec un grand chapeau de fleurs des Pamplemousses,
avec l’argentement de ses pieds dans les mousses,
avec le chien Fidèle, et Domingue, et Marie,
avec la nuit tombée sur la case qui prie,
et les ailes des fleurs aux fleurs des colibris.
 
Ta voix lente, un peu précieuse, se traînait
sur mon âme, comme un baiser qui fait mourir.
Tu refermas le livre et tu me vis pleurant
comme au temps de Rousseau où l’on pleurait toujours,
comme à l’époque bleue où les beaux sentiments
chantaient, dans la vertu (souviens-t’en, d’Houdetot !)
des hymnes au malheur éternel des amans
qui, trop tard réunis, hélas ! s’en vont trop tôt.
... Puis, tu t’épanouis comme la cloche blanche
de quelque fleur rêvée par l’âme d’un étang.
Tu me pressas sur toi, silencieuse et grave.
 
Un vertige d’azur, charrié par le gave,
sonnait sur les rochers sourds que l’eau claire mire.
Nous voyions passer, de la fenêtre ouverte,
les paysans roides qui allaient à la messe.
 
Leurs gestes étaient lents et roides, et leurs voix
sonnaient comme un écho bref et fort, et leurs pas
étaient réguliers sur le sol dur. Ça heurtait
l’air. Et les vieilles aux fichus coloriés
comme des jouets, passaient, les gosses devant.
Et les pics pleins de neige semblaient chavirer
dans le glacier du ciel en pierre transparente.
 
Alors, ô mon amie, mon cœur a éclaté.
Ces pauvretés, ces souffrances, cette lecture,
ces graves montagnards tapant la terre dure,
tout ça m’a rappelé les lieux où je suis né.
J’ai senti dans mon cœur les souffles de Bigorre,
le gravissement blanc du troupeau vers l’aurore,
la hauteur des bâtons des pâtres roux dans l’ombre,
et les feux broussailleux épars parmi les brumes,
et les chiens inquiets, les ânes et les flûtes,
et les bruits de la nuit, et le calme de Dieu.
 
Oh ! Aime-moi. Pose ta main sur ma poitrine,
et respire tout l’amour qui est dans mou cœur.
Je contiens des coteaux de pierre, des ravines,
des villages entiers pleins d’obscures douleurs,
et des troupeaux bêlant vers l’azur blanc des cimes.
 
Et je contiens aussi, ô ma chère douceur,
ton sourire qui éclaire tranquillement
la route pauvre où mou âme s’est endormie.
 

Novembre 1898.

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Rоllinаt : «Ô musе inсоrrigiblе, оù fаut-il quе tu аillеs !...»

Νеlligаn : Dеvаnt dеuх pоrtrаits dе mа mèrе

Lесоntе dе Lislе : Lа Τristеssе du Diаblе

Sаint-Ρоl-Rоuх

Соppéе : Flеurs impurеs

Νоuvеаu : Fêtеs gаlаntеs

Νоuvеаu : Sоnnеt dе lа lаnguе

Сlаudеl : Τénèbrеs

Viаu : «D’un sоmmеil plus trаnquillе à mеs Αmоurs rêvаnt...»

Rоllinаt : Lа Βibliоthèquе

Rоllinаt : Lа Βibliоthèquе

Lе Ρеtit : Αu Lесtеur сuriеuх

☆ ☆ ☆ ☆

Rоllinаt : Lеs Étоilеs blеuеs

Hеrvillу : Βuсоliquе Νоirе

Lоuÿs : Lа Fеmmе qui dаnsе

Spirе : Αh ! ј’аimеrаis аimеr, dаns се frоid еnivrаnt,

Lоrrаin : L’Étаng mоrt

Lоuÿs : L’Εnfоurсhеmеnt

Соppéе : «J’éсris près dе lа lаmpе. Ιl fаit bоn. Riеn nе bоugе...»

Νоuvеаu : Fêtеs gаlаntеs

Lоrrаin : Lе Jеunе Hоmmе еt lа Μоrt

Sсаrrоn : Сhаnsоn à bоirе

Cоmmеntaires récеnts

De Сhristiаn sur «Βiеnhеurеuх sоit lе јоur, еt lе mоis, еt l’аnnéе...» (Μаgnу)

De Сосhоnfuсius sur «Lаs ! је nе vеrrаi plus сеs sоlеils grасiеuх...» (Dеspоrtеs)

De Сосhоnfuсius sur Sоnnеt du Gigоt (Ρоnсhоn)

De Rilkе Rаinеr Μаriа sur J’éсris (Νоаillеs)

De Сосhоnfuсius sur «Lа grесquе pоésiе оrguеillеusе sе vаntе...» (Du Βеllау)

De Jеаn-Βаptistе sur Épitаphе d’un сhаt (Du Βеllау)

De Сhristiаn sur «D’un sоmmеil plus trаnquillе à mеs Αmоurs rêvаnt...» (Viаu)

De Vinсеnt sur «Τаnt quе mеs уеuх pоurrоnt lаrmеs épаndrе...» (Lаbé)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur «Lе mаl еst grаnd, lе rеmèdе еst si brеf...» (Rоnsаrd)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Сlаudе Gаrniеr

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Αpоllinаirе

De Lа fоuinе sur «J’аimе lа sоlitudе еt mе rеnds sоlitаirе...» (Νеrvèzе)

De ΙsisΜusе sur Соuplеs prédеstinés (Νоuvеаu)

De Lа fоuinе sur Ρâlе sоlеil d’hivеr (Lаfоrguе)

De piсh24 sur Μуrthо (Νеrvаl)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs- sur «Unе flеur pаssаgèrе, unе vаinе pеinturе...» (Gоmbаud)

De gеpеttоz sur Αutоmnе (Αpоllinаirе)

De piсh24 sur Sеnsаtiоn (Rimbаud)

De piсh24 sur Lе Gоût dеs lаrmеs (Rоllinаt)

De Gоrdеаuх sur Ρsеudо-sоnnеt quе lеs аmаtеurs dе plаisаntеriе fасilе (Fоurеst)

De Сhristiаn sur «Quiсоnquе, mоn Βаillеul, fаit lоnguеmеnt séјоur...» (Du Βеllау)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе