Francis Jammes


Fragment : Scène deuxième


 

Un vieux jardin. Buis. Puits. Ricins. Poiriers. Poules.
Suspendue à un arbre, une cage.
Au fond du jardin une tonnelle très ombreuse, noire et luisante.
Le poète et sa fiancée causent enlacés. Assise à la gauche du poète, blanche et grave, son âme.
Il est trois heures après midi. La canicule flambe.


 

LE POÈTE


 
Je t’aime.
 
 

LA FIANCÉE (se désenlaçant).


 
                  Je t’aime. J’ai les cheveux mal arrangés.
Embrasse-moi sur la bouche... Tu n’es pas gai ?
Pourquoi es-tu triste presque toujours ? Embrasse-moi ?
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Il n’est pas triste. Il est grave et pareil aux bois.
Il est pareil aux maisons des campagnes douces.
Il est pareil aux tranquilles et douces mousses.
Il est pareil aux fumées calmes des vieux toits.
Il est pareil à la rivière vers le soir.
Il est pareil au calme du vieux foyer noir.
Il est pareil à l’eau qui est claire et qui est grave.
Il est pareil à la pierre qu’un gave lave.
Il est pareil au verger doux rempli de pommes.
Il est pareil à toi. Il est pareil à l’homme.
 
 

LE POÈTE


 
Je t’aime. Tu ris. Pourquoi es-tu gaie toujours ?
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Elle n’est pas gaie. Elle est égale et pareille à l’eau dormante.
Elle est pareille au vent qui fait rire cette eau.
Elle est pareille aux centaurées roses des prairies.
Elle est pareille au bruissaillement doux des pluies.
Elle est pareille aux agneaux blancs qui bondissent.
Elle est pareille au grillon qui dans l’herbe glisse.
Elle est pareille à la chanson des choses au soleil.
Elle est pareille au lis. Elle est pareille au miel.
Elle est pareille à l’air. Elle est pareille à l’âme.
Elle est pareille à toi, pareille à une femme.
 
 

LE POÈTE


 
Ceci est doux, bon, calme, endormi et pur.
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Souviens-toi, quand, enfant, au pied du vieux et doux mur
d’un cimetière, tu t’agenouillais, au Jubilé, avec ta mère.
Le soir tendre tombait aux fleurs parfumées.
La procession douce allait dans les allées.
C’est cela qui t’a donné cette âme douce
comme les chants des processions et la mousse.
Souviens-toi du jardin du presbytère où les
rossignols, près des lis, nichaient dans la nuit des rosiers.
À genoux ! Dieu est grand ! Tu étais un enfant...
Tu as grandi. Tu étais mort. Dieu t’a fait vivant.
 
 

LE POÈTE (s’inclinant vers sa fiancée).


 
Ne t’ennuieras-tu jamais ici ?
 
 

LA FIANCÉE


 
                                                      Non.
 
 

LE POÈTE


 
Que feras-tu ?
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
                              Elle continuera la vie.
 
 

LA FIANCÉE


 
Je t’aimerai. Il me tarde que tu me prennes.
Je veux dormir sous toi parce que je t’aime.
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
La nature est calme. Les abeilles sonnent.
 
 

LE POÈTE


 
Je t’aime.
 
 

LA FIANCÉE


 
                    On va nous voir...
 
 

LE POÈTE


 
                                                  Non. Il n’y a personne.
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Les cailles endorment leur vol lourd dans les chaumes.
 
 

LE POÈTE


 
Ton chardonneret dort. Lui as-tu donné de l’eau ?
 
 

LA FIANCÉE


 
Oui. Regarde ? Elle luit.
 
 

LE POÈTE (à son âme).


 
                                        Je souffre malgré ce bonheur.
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Cache-lui ton ennui parce qu’elle est une femme.
Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux âmes.
 
 

LE POÈTE (à son âme).


 
Les faucheuses de foin, où sont-elles allées ?
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Leurs faulx luisent là-bas dans la claire vallée.
 
 

LE POÈTE


 
A-t-on retrouvé le chien malade, le pauvre courant ?
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Il doit être mort aux mouches dans quelque champ.
 
 

LE POÈTE


 
A-t-on cueilli, pour faire les paniers, les gaules ?
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Le vannier les portait, courbé, sur son épaule.
 
 

LE POÈTE


 
Le cochon est-il malade ? — ou mort ?... J’en ai peur.
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Il sera mort sur la route blanche de chaleur.
 
 

LE POÈTE


 
Je vendrai ma chienne pour acheter un autre cochon.
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
On n’a pas d’argent quand on a du génie. On souffre.
 
 

LA FIANCÉE (au poète).


 
Je t’aime.
 
 

LE POÈTE


 
                    Je t’aime. Ton corsage bat. Tu es pâle.
 
 

L’ÂME DU POÈTE


 
Vois ? La vigne bleue se tord sur les ceps noirs.
Les coteaux vont bientôt devenir en soir.
Ils ont une ligne douce comme une ligne,
douce comme l’odeur du miel et de la vigne.
Les angélus vont chanter et s’arrêter en tournant
comme des palombes, au-dessus des champs
qui ont, le soir, cette odeur forte de forêt
qui fait se tromper les chiens d’arrêt.
Les champs gras vont rouler dans une espèce de laine
douce, humide. Tu vas voir trembler toute la plaine.
Les roses, roses le jour, sont des roses noires la nuit.
Au-delà des coteaux s’en sont allées les pluies.
Bois les baisers de ta douce et tendre fiancée.
Les larmes des femmes sont lourdes et salées
comme la mer qui noie ceux qui y sont allés.
Tu l’auras, cette fiancée douce, dans ton lit.
Elle est douce comme les plus légères pluies,
comme l’eau qui tremble dans les choux, le matin,
comme les toiles d’araignées dans la rosée du chemin,
comme l’écorce des cerisiers dans la main,
comme le poil des lapins sauvages broutant le thym,
comme les pas d’une bergeronnette sur la glace d’un chemin,
comme près du vieux puits l’aiguilleux romarin,
comme le gloussement des poules piquant les grains,
comme la chanson du puits d’argent sous une douce main,
comme le lis commun et comme le raisin,
comme la bonté qui est chez tous les hommes...
 
 

LA FIANCÉE


 
                                                      Je t’aime. Viens ?...
 

(Ils se lèvent et s’en vont.)

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