Francis Jammes


Fragment : Scène première


 

  Le chœur est formé de douze jeunes filles vêtues de longues robes d’azur clair. Elles sont placées en demi-cercle devant une fontaine qui coule. Chacune a posé sa cruche à terre.
  Auprès, une maison paysanne d’un étage, dans un jardin. Des géraniums d’une couleur de brique ardente en incendient le petit perron qui aboutit à une porte d’un vert cru. De la glycine rampe sur la muraille, auprès de courges.


 

PREMIERE JEUNE FILLE


 
La maison est si fraîche, au milieu du soleil,
      qu’on dirait qu’elle s’est baignée.
Les ronces sont encor trempées par l’arc-en-ciel
      des lourdes toiles d’araignée.
Le jardin sait unir l’agréable à l’utile :
      le long lys de la Fête-Dieu
parfume la laitue qui blanchit sous la tuile.
      Sur le seringa mielleux,
une fauvette-à-tête-noire dit des choses
      qui signifient que le matin
se lève. À l’horizon, au-dessus de la rose
      qui touche le bout de mon sein,
on voit une colline. Et, sur cette colline,
      les arbres de la fin de Mai,
disposés en bouquets luisants d’écorce fine,
      roulent ainsi que des fumées.
La montagne ébréchée ébrèche le soleil
      qui frappe la boule de pierre
du potager tremblant où les mouches à miel
      pompent le fenouil et le lierre.
Les gourdes mûriront au-dessus de la porte
      afin que, la moisson venue,
les faucheurs retroussant la fille la plus forte
      inondent de vin sa chair nue.
La vie est large et douce. Ainsi que cette blonde,
      lourde, rose et gourmande fille,
qui offre à ces faucheurs la lisse, la profonde
      corbeille de sa chair qui brille,
la vie offre aujourd’hui, dans les larges paniers
      des collines et des montagnes,
des fruits beaux et pesants où viendra se coller
      la bouche en feu de mes compagnes.
 
 

DEUXIÈME JEUNE FILLE


 
Qui donc habite là, dans cette métairie ?
 
 

TROISIÈME JEUNE FILLE


 
Un jeune homme, Denis, et sa femme Lucie.
 
 

PREMIÈRE JEUNE FILLE


 
Ils s’éveillent. Leurs lèvres toutes pleines d’aube,
      par jeu, se donnent, se dérobent.
Elles se font, afin d’être plus caressantes,
      plus molles que des fleurs trempantes.
Mes amies, je suis vierge. Une de vous sait-elle
      quelle est donc cette joie si belle
qui fait s’entrefermer ainsi que sur du miel
      les ailes des bouches du ciel ?
 
 

QUATRIEME JEUNE FILLE, souriant :


 
Nous ne le savons pas. Nous n’avons pas franchi
      en tremblant le seuil bienheureux,
et nous n’avons pas fait ce geste qui rougit
      de croiser nos bras sur nos yeux,
afin que tout à coup ces bras se désenlacent
      pour amener d’un geste prompt
où finit la pudeur et continue la grâce
      le bien-aimé vers notre front.
 
 

PREMIÈRE JEUNE FILLE


 
... Tout est calme dans leur simple chambre. L’enfant
      est dans son berceau, près du lit,
de manière qu’en étendant la main Lucie
      peut atteindre à l’osier grinçant.
 
 

DEUXIÈME JEUNE FILLE


 
Là-bas, sur les lacets des chemins où la mousse
      verdit le pied des cognassiers,
des enfants ont grimpé dans le vieux cerisier
      pour cueillir ses boules si douces.
D’autres enfants, portant dans de rudes serviettes
      le beurre qui sue fraîchement,
vont le vendre. Le ciel bleu s’ouvre. L’on entend
      coasser aux haies les rainettes.
 

Une enfant blonde, un panier au bras, frappe à la porte de la maison champêtre. Cette enfant est chaussée de bas violets et de sabots vernis qui reflètent le ciel. Un foulard couleur de groseille retombe en double-pointe sur ses épaules. Sa bouche s’entrouve comme un abricot.


 

L’ENFANT, appelant :


 
Voici le déjeuner : le beurre et les cerises.
 

Au-dessus de la glycine et des courges s’ouvrent les volets d’une chambre. Lucie apparaît, les bras nus, décoiffée et se frottant les yeux. Elle est blonde, jolie et un peu forte.


 

PREMIÈRE JEUNE FILLE


 
La joue de la cerise a rougi sous la brise
      qui avait caressé le foin.
 
 

DEUXIÈME JEUNE FILLE


 
On a posé le beurre à l’ombre des cytises :
      Il est blanc comme le jasmin.
 
 

PREMIÈRE JEUNE FILLE


 
Entrons dans la maison ainsi que des abeilles
      encor tout empêtrées de fleurs.
Prenons le pain, la nappe, l’eau et, sous la treille,
      dressons la table, ô chères sœurs !
Voici le trouble azur de la carafe épaisse,
      la nappe rude que fila
la vieillarde accroupie dans la noirceur que laisse
      le soleil s’écrouler du toit.
Ô noyer odorant ! dont les feuilles suantes
      pleuvent de l’ombre sur les puits,
cette ombre si glacée qu’on la dit malfaisante
      pour l’agriculteur, à midi,
alors que, harassé, il s’étend dessous elle...
      Ô noyer odorant ! Ô frais
noyer qui marque l’heure au cadran des margelles,
      apprends-nous donc l’heure qu’il est,
alors que la fauvette à tue-tête s’appelle ?
 
 

DEUXIÈME JEUNE FILLE


 
      Il n’est point d’heure, mon amie,
quand coule le bonheur de deux êtres fidèles
      dans une pauvre métairie.
 
 

TROISIÈME JEUNE FILLE


 
Ils ont dormi l’un contre l’autre. La cerise
      est charmante et lisse. Pas moins
ne l’est Lucie bercée par Denis qui l’a prise
      comme un fruit blanc à pleines mains.
 
 

QUATRIÈME JEUNE FILLE


 
Que fait Denis ? On dit qu’il chante, mais jamais
      je n’entendis cette chanson
dont on dit qu’il a pu si tendrement gagner
      celle qui vit dans sa maison.
 
 

TROISIÈME JEUNE FILLE


 
Il est vrai, c’est un chant assez silencieux,
      et c’est presque le chant des choses.
Denis, assure-t-on, hante un monde de dieux
      et de sphinx couronnés de roses.
Lui-même est un silène. On le voit au jardin
      veiller au légume, à la treille.
Il excelle à tromper avec des cadres feints
      l’odorant soleil des abeilles.
Il est de ceux qui voient les parfums. Et il sent
      les couleurs. Et il s’intéresse
au scarabée cornu, au hérisson piquant
      et aux plantes des doctoresses.
Mais le voici, avec sa figure camuse
      et son sourire de Sylvain,
fatigué par l’amour bien plus que par les muses
      qui aiment son cœur incertain.
 

Denis sort de la maison, puis Lucie. Ils s’asseyent à la table qu’ont dressée les jeunes filles qui, maintenant, se dispersent vers les haies diaprées d’où s’écroulent des roses de Bengale humides. Le sombre laurier luit. Les brides de velours noir du large chapeau de Lucie se nouent à ses joues d’abricot. Ils causent.


 

LUCIE


 
... Oui, certes, mon ami, et, quoique je ne voie
tout ce que vous voyez au verger ou au bois,
les sylvains le piller, les nymphes y dormir,
je vous aime et me plais ainsi de vous servir :
Étendre la lessive au-dessus de la haie,
et enfourner de la farine où j’ai plongé
mes bras nus jusqu’au coude afin de la pétrir,
c’est par simple devoir que j’aime à l’accomplir.
 
 

DENIS


 
Moi, mon amie, je ne saurais songer au blé,
sans que la Fête-Dieu, coiffée d’épis dorés,
ne m’apparaisse, et chante, et foule dans la rue
l’âcre et poignante odeur de ses verdures crues.
Je ne pourrais rêver de vos lessives blanches
sans que Nausicaa, accroupie sous les branches,
ne fasse que j’entende à sa luisante épaule
l’eau qui glousse en glissant et qui lisse les saules.
 
 

LUCIE


 
Tout vous devient charmant. Si je vous aime ainsi,
c’est que vous différez de mon esprit rassis.
Mais si toujours l’image à vos yeux est suivie
d’une image, peut-on vous demander, ami,
à quoi vous pensez bien quand je suis dans vos bras ?
Je souris, vous voyez, mais ne vous fâchez pas.
À quoi songez-vous donc lorsque vous me tenez ?
 
 

DENIS


 
À l’immense moisson sous un ciel de bluet.
 

Ils sortent.
Le chœur réapparaît dans le fond, à niveau de la paix des champs.


 

PREMIÈRE JEUNE FILLE


 
Il la compare à la moisson, à la féconde
      moisson des blés, à la moisson
qui respire en dormant comme une femme blonde
      dans le calme de la maison.
Ainsi : que les faucheurs apprennent cette chose,
      et la répètent aux faucheurs :
que quand, lassés, le soir enfin venu, ils posent
      le menton sur des seins en fleurs,
c’est la plaine voûtée sous l’azur qu’ils fécondent,
      Cérès aux joues poudrées de son
qui est une faucheuse avec des hanches rondes
      qui rit au-dessus des sillons.
Le cœur du jour, mes sœurs, dans la matinée brûle,
      le soleil cuit les hauts anis.
On entend murmurer la sombre canicule
      au dôme des bois épaissis.
 

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