Francis Jammes


JEAN DE NOARRIEU (fragments)


 
... Déjà, vers la montagne qui s’éclaire,
sont repartis les grands bergers sévères.
Il y a vingt jours que Martin et Bergère,
elle, mordant les bêtes aux jarrets,
sont repartis vers les lacs de Barèges
où l’azur dur tremble sur les sommets.
 
Jean de Noarrieu a vu, de sa fenêtre,
l’âne suivi du berger. Et les bêtes
se balancer sous les rauques sonnettes,
et s’alentir, et se précipiter
comme un ruisseau de cornes et de neige
qui, ondulant, bêle dans la vallée.
 
Ah ! maintenant ils verront les jonquilles.
Ah ! maintenant ils verront les narcisses.
Ah ! maintenant ils verront les prairies,
où l’eau s’argente, écume, saute et rit.
Ô doux bergers ! semez sur le granit
le sel brillant si utile aux brebis.
 
Mon cœur vous suit vers les vallées natales
ô doux bergers qui, les pieds dans l’espace,
verrez, pensifs, l’escalade des vaches
vers les rosiers des roses digitales.
Adieu ! adieu I Allez dans les cabanes
où la fumée ronge les poutres noires.
 
Adieu ! Je vous salue comme un poète.
Adieu, Martin ! Adieu pauvre Bergère !
Oh ! écoutez la foudre des sommets ?
Je vous envie ! Je vous suis comme un frère.
Emplissez mes mains d’eau d’argent légère.
Je veux mourir, la brume sous mes pieds.
 
 

*


 
  Agneaux bouclés ! Pelouses blanches !
              Verdeurs !
  Vertiges bleus ! Cabane en planches !
              Hauteurs !
 
  Dites aux bergers que je suis
              poète,
  et que je veux garder, la nuit,
              les bêtes !
 
  Adieu Martin ! Adieu Bergère !
              Allez !
  Creusez le ciel, ô pauvres êtres
              sacrés.
 
  Bêlez brebis ! Planez autour,
              vautours !
  Perdreaux blancs ! Rouges-gorges ! Autours !
              Amour !
 
 

*


 
... Qui attend-elle au fond de ce jardin
où une guêpe bourdonne au laurier-tin ?
Son œil épie une chose incertaine,
tandis qu’on voit, qui saignent dans sa main,
d’une groseille aigre les âpres grains
qu’elle cueillit au verger ce matin.
 
Il semble qu’elle attende. Et elle attend.
Elle rougit. Un jeune paysan
s’en vient vers elle, à pas comptés,
tenant une gaule et quelques fleurs dans sa main.
— « Bonjour », dit-il. Lucie plus rougissante,
répond : « bonjour ». Il s’assied sur le banc.
 
— « Je pensais bien, dit-il à la Lucie,
vous trouver là, sur ce banc, aujourd’hui.
Je suis revenu seulement jeudi.
J’ai été a Barège. Et Lucie dit :
« Eh bien ? l’avez-vous vu ? Comment va-t-il ?
Pourquoi ne m’a-t-il pas encore écrit ? »
 
Et le paysan lui répond : Je l’ai vu.
Il a ses brebis dans les pauvres huttes
qui sont en bas du col du lac d’Assu.
Et il vous aime bien, je vous assure ;
car il m’a dit : Tu diras à la Luce
qu’à la Toussaint je serai revenu.
 
Et il m’a dit : « Voilà des fleurs pour elle ».
Et le paysan lui tend des fleurs fanées,
les pauvres fleurs qui hantent les sommets,
les édelweiss, ces fiancées des neiges,
et la gentiane et les roses daphnés.
Et la Lucie pleure sur le bouquet.
 
Elle lui dit : « Lorsque vous l’avez vu,
où était-il ? Et comment est sa hutte ? »
Il lui répond : « Il était au-dessus
d’un grand rocher, auprès du lac d’Assu...
Mais il m’a dit : Tu diras à la Luce
qu’à la Toussaint je serai revenu ».
 
— « Pauvre Martin ! fait-elle... Et la Bergère,
la brave chienne, l’avez-vous vue ? » — « La chienne,
elle a été malade au mois dernier.
La neige l’a roulée dans la raillère.
Elle avait eu la patte sous les pierres.
Elle est guérie. Martin l’a bien soignée.
 
— « N’a-t-il pas froid, la nuit, dedans la hutte ? »
— « Ils font du feu. Il y a de la brume.
Les ours ont peur lorsque les branches brûlent. »
— « Est-ce qu’il m’aime ? En êtes-vous bien sûr ? »
— « Oui. Il m’a dit : Tu diras à la Luce
qu’à la Toussaint je serai revenu ».
 
 

*


 
              Si l’aconit est bleu
                comme tes yeux ;
              si la cascade est vive
                comme ton rire ;
 
              si tes jambes sont lisses
                comme les buis ;
              si tes cheveux sont comme
                les toits de chaume ;
 
              si ta gorge est pareille
                à ce soleil
              qui réchauffe le marbre
                où dort un pâtre :
 
              Pourquoi ne vas-tu pas
                à la montagne
              qu’étourdit, le matin,
                l’odeur du thym ?
 
              Va-t’en, ô ma Lucie
                sur les réglisses.
              sur la pelouse où glisse
                une génisse.
 
              Quitte la pauvre plaine.
                Va vers la neige
              où Martin et Bergère
                ont leur chaumière.
 
              Va-t’en. Mais reste. Vois,
                je souffre tant...
              Mais que suis-je pour toi ?
                ... Lucie, va-t’en...
 
              Va-t’en où Dieu t’envoie,
                si c’est ta voie.
              Va-t’en et laisse-moi
                seul au village.
 
              Ce ne sera plus toi
                auprès de moi.
              Le puits ne pleurera
                plus sur tes bras.
 
              Oui, la fontaine qui
                coule aux prairies
              te donnera l’oubli
                de mon vieux puits,
 
              et le son des clarines
                qui se balancent
              te donnera l’oubli
                de ma souffrance...
 
 

*


 
... Ce fut, je crois, le lendemain matin
que le facteur qui a dans une main
un bâton de buis à cause des chiens;
remit à la Lucie, dans le jardin,
la lettre qu’elle attendait de Martin.
Elle la cacha dans ses petits seins.
 
Et quand Jean de Noarrieu s’en fut allé
chasser la caille qui dort, lourde de graisse,
parmi la menthe et parmi le millet
dans la torpeur des chaumes roux brûlés,
Lucie ouvrit avec des doigts tremblés,
cette enveloppe qui venait de Barèges.
 
Il lui disait : Je vous aime. Il disait
sa solitude, sa vie sur les rochers.
Et le troupeau, et son croît, et le lait,
Et la location coûteuse des prés.
Et les discussions, et les procès,
et le code civil qu’il épelait.
 
Et sa famille, et sa mère qui avait
la paralysie et qui habitait
à Laruns, chez Saint-Jean, le frère aîné.
Et que pour la fête il était allé
voir sa mère, deux jours, ayant confié
ses brebis à un pâtre de Barèges.
 
Il avait vu les danses, les costumes,
la course à pied et les vieilles coutumes.
« J’ai acheté un châle pour vous, la Luce. »
Sa lettre était grande comme la brume,
quand elle flotte en bas du lac d’Assu
sous les troupeaux plaintifs et suspendus.
 
 

*


 
Elle écrivit sa réponse à Martin.
Elle disait tous les soins du jardin
où elle était, lorsque l’autre matin
le facteur lui avait remis à la main
la lettre attendue, à cueillir du thym,
et à choisir des grappes de raisin.
 
Elle disait : Le maître est toujours bon.
Il est juste. Il donne tort ou raison
à celui qui vient en consultation.
Il n’y a pas de maître de maison
aussi bien que lui pour tous ceux qui ont
besoin, et qui n’ont pas eu de moisson.
 
Elle parlait de ses économies
pour l’époque où il faudrait s’établir.
Serait-ce à Barèges ou à Gavarnie ?
Ou bien encore à Laruns ? Iraient-ils
retrouver la vieille maman infirme ?
Elle soignerait la paralysie...
 
Qu’il ne fallait pas non plus que le maître
se doutât qu’il lui écrivait de Barèges,
parce que le maître avait besoin d’elle
pour surveiller les travaux de la ferme,
et qu’il pensait que pour se marier
elle devait attendre quelques années.
 
Elle écrivait : On m’a remis les fleurs
que vous avez cueillies sur la hauteur.
Il ne faut plus m’en envoyer, car leur
espèce n’a pas la même couleur
que celles de la plaine, et que monsieur
pourrait penser que j’ai un amoureux.
 
Elle écrivait : on dit qu’avec un âne
on peut gagner un peu à la montagne.
On conduit, avec, à la promenade,
les riches messieurs et les riches dames.
À Barèges, il y a beaucoup de malades.
Je vous remercie beaucoup pour le châle.
 
Et cette lettre était soucieuse et belle.
On ne sait pas ce que Dieu nous réserve,
lorsque, poussés par l’instinct paternel,
nous allons, deux, dans la même chaumière.
La femme alors, qui doit devenir mère,
se fait plus grave et songe à la misère...
 
 

*


 
... Et maintenant les troupeaux revenaient,
fuyant l’ombre mystérieuse des neiges.
On entendait la plaine et la vallée
s’emplir du bourdonnement désolé
des clarines sombre que rhythmaient
les piétinements précipités.
 
Et les enfants qui allaient à l’école,
dans l’aigre vent de la tombée d’automne
voyaient venir sur la route monotone
l’âne au collier de bois et le chien jaune,
les parapluies et les bidons qui sonnent,
et le berger pensif et les moutons.
 
Sous le troupeau ennuagé du ciel,
il conduisait le troupeau de la terre.
D’un geste large et rond il étendait
son long bâton, comme s’il bénissait
les brebis donneuses de laine et de lait.
Et tout à coup, son chien, il le sifflait.
 
Et alors, l’être fidèle entre tous,
le chien, aux yeux fixes et pleins d’amour,
celui qui aime l’homme sans détour,
celui qui se nourrirait de cailloux
lorsqu’il a pour maître un mendiant des routes,
le chien, mordait les brebis en déroute.
 
On le voyait. Il dressait les oreilles.
Puis, immobile, et les yeux pleins de braise,
prêt à bondir sur les retardataires.
il surveillait le troupeau de côté.
Et le troupeau passait, passait, passait.
Et sa rumeur divine se perdait.
 
Et c’est ainsi qu’un jour, vers la Toussaint,
Jean de Noarrieu, assis dans le jardin,
entendit s’ouvrir le portail qui grince.
Et le moutonnement des bruits d’airain.
Et les cris de la Lucie. Et les chiens
dans le ciel gris, avec, debout, Martin.
 
Et Jean pleura. Et les brebis boiteuses
penchaient la tête, sous le souffle de Dieu,
dans l’âcre automne aux rivières brumeuses.
Et Médor flairait Bergère, la queue
au ventre. Et elle grommelait, hargneuse.
Et l’âne étalait ses oreilles creuses.
 
C’était si beau que, au seuil de la grange,
Jean de Noarrieu s’arrêta un instant,
la gorge serrée, et le cœur battant
comme les cloches du troupeau traînassant.
Et la Lucie, joyeuse et rougissante,
criait : « Martin est là ! Ouvrez la grange ! »
 
L’ombre s’ouvrit. Une à une les bêtes
passaient, galopantes, vers les crèches.
Sous leurs cils blancs luisaient leurs yeux dorés.
Et des agneaux nés en route suivaient.
L’un, trop jeune encore pour pouvoir marcher,
comme une loque, au flanc de l’âne, pendait.
 
Les poules gloussaient, la tête mobile,
ouvrant leurs yeux ronds de côté, craintives.
L’une sur son dos portait un petit.
Et Jean de Noarrieu voyait la Lucie
trembler de joie près du pâtre immobile
qui regardait au loin vers les collines.
 
Elle haletait un peu, les joues rouges
comme une grenade ou de la farouche,
levant vers lui ses yeux, son nez, sa bouche.
Ses dents riaient, elle frissonnait toute.
Et elle était comme après une course,
quand le cœur plein d’air trop vif, on étouffe.
 
Jean de Noarrieu soudain sentit en lui
passer toute la beauté de la vie.
Dans ses cheveux un souffle froid frémit.
Il s’approcha de Martin et sourit.
Il se sentait comme un roi pacifique
régnant enfin sur l’empire conquis.
 
« Bonjour, Marlin ! » L’autre dit : « Bonjour, maître ! »
Il prit la main calleuse du berger.
Et puis il dit : « Lucie, viens embrasser
celui à qui je veux te marier ? »
La douce vie emplissait le verger
où des moineaux, vers l’hiver, pépiaient.
 
Ainsi fut fait. Et quand, vers le vieux puits,
Jean de Noarrieu se retourna, il vit,
la bouche rouge et riante, une fille.
— Tiens, se dit-il, comme Jeanne a grandi !
Et il fixait avec des yeux surpris
une enfant brune et tendue comme un fruit.
 
C’était la fille ainée d’un métayer.
Elle portait sa cruche sur la tête,
un sein dressé par l’effort qui haussait
son frais bras courbe à la cruche glacée.
Ses mollets ronds et fermes se touchaient,
et, hardiment, elle lui souriait.
 

1901.

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