Francis Jammes

Le Deuil des primevères, 1901


Madame de Warens


 
Madame de Warens, vous regardiez l’orage
plisser les arbres obscurs des tristes Charmettes,
ou bien vous jouiez aigrement de l’épinette,
ô femme de raison que sermonnait Jean-Jacques !
 
C’était un soir pareil, peut-être, à celui-ci...
Par le tonnerre noir le ciel était flétri...
Une odeur de rameaux coupés avant la pluie
s’élevait tristement des bordures de buis...
 
Et je revois, boudeur, dans son petit habit,
à vos genoux, l’enfant poète et philosophe...
Mais qu’avait-il ?... Pourquoi pleurant aux couchants roses
regardait-il se balancer les nids de pies ?

Oh ! qu’il vous supplia, souvent, du fond de l’âme,
de mettre un frein aux dépenses exagérées
que vous faisiez avec cette légèreté
qui est, hélas, le fait de la plupart des femmes...
 
Mais vous, spirituelle, autant que douce et tendre,
vous lui disiez : Voyez ! le petit philosophe !...
Ou bien le poursuiviez de quelque drogue rose
dont vous lui poudriez la perruque en riant.
 
Doux asiles ! Douces années ! Douces retraites !
Les sifflets d’aulne frais criaient parmi les hêtres...
Le chèvrefeuille jaune encadrait la fenêtre...
On recevait parfois la visite d’un prêtre...
 
Madame de Warens, vous aviez du goût
pour cet enfant à la figure un peu espiègle,
manquant de reparties, mais peu sot, et surtout
habile à copier la musique selon les règles.
 
Ah ! que vous eussiez dû pleurer, femme inconstante,
lorsque, le délaissant, il dut s’en retourner,
seul, là-bas, avec son pauvre petit paquet
sur l’épaule, à travers les sapins des torrents...
 

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