Francis Jammes

De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir, 1898


Septembre


 

À Paul Claudel.


Le mois de Septembre, expliquent les savants
qui ont des bonnets carrés pour voir s’il fait du vent,
est soumis au régime de la Balance.
À cette époque, les bateaux sur la mer dansent
furieusement. Les livres parlent d’équinoxe.
J’en ai même vu un où sont des PARADOXES,
des écliptiques, des zodiaques et des reflux
qui expliquent la terre au moment de Septembre.
 
C’est d’une grande poésie et, dans ma chambre,
j’ai vu sur le papier des ronds blancs et noirs,
avec des rubans et des rayons emplis d’astres.
Et cela fait penser à Christophe Colomb,
ce fou sublime qui allait devant lui,
et qu’un méchant roi a mis en prison
parce que l’ingratitude est la sœur de la jalousie.
Maintenant je chanterai les animaux de ce mois,
qui sont les mêmes que ceux des autres, je le crois,
mais je ne nommerai que les principaux,
à cause du papier qui coûte cher aux poètes.
 
Muse ! Inspire-moi et que le simple pipeau
où je m’essaie enchante aux rives de ces eaux
les poètes amis qui président aux luttes.
 
L’âne, aux longues oreilles, baisse la tête.
Les paysans aisés lui fichent des culottes,
car le mois de Septembre est couronné d’abeilles
qui dorent la grappe gluante de la treille,
puis s’envolent et piquent les pauvres aliborons.
 
Le coq, pressé, luit et monte à califourchon
sur la poule pour qu’elle fasse des œufs.
Il s’éveille dès l’heure où, remontant aux cieux,
le soleil, dissipant les brouillards de l’aurore,
emplit de majesté la campagne sonore.
 
Le bœuf lent, que l’on vit dans les fêtes antiques,
est utile entre tous à nos us domestiques.
On voit sa bonne tête et son goitre bougeant
quitter l’étable ombreuse et, des crottes aux cuisses,
il s’achemine vers l’horizon d’un bleu d’argent,
précédé du troupeau naïf des roses génisses.
 
Autre animal : sur l’eau, la libellule bleue
vibre immobilement près d’un jonc coupé en deux.
 
La chèvre, à la barbe en pointe, au corps noueux,
au poil rude : elle broute, près des fossés poudreux,
les vignes sauvages avec un bruit de ciseaux.
 
Les brebis sont devant le berger :
sur elles on dirait toujours qu’il a neigé.
Le chien qui les garde est très agité.
Il gambade et l’on voit sous le bras du berger,
comme une loque, un agneau nouveau-né
qu’essaie de lécher sa mère sanglante.
 
Le cochon : on le voit, sur le fumier des fermes,
renifler quelque pelure de pomme de terre.
Il est aussi ridicule, aussi laid qu’on voudra,
mais personne au monde ne m’empêchera
de frissonner, lorsqu’on le saigne, et qu’on entend
sortir un cri aigu et long, de temps en temps,
de son pauvre gros cou saigné par une brute,
et qu’il ferme les yeux et tord son groin
sanglant pour demander pitié à l’homme
qui a seul une âme et de la pitié — en somme.
 
Aux fils du télégraphe, on voit les hirondelles
qui font rêver d’amour les chastes demoiselles.
 
Ane, bœuf, cochon, génisses, d’autres, je les ai vus
bien souvent au marché d’Orthez, au crépuscule
de Septembre, quand le soleil, sombrant sur les auberges,
faisait luire au loin les ardoises et les verres.
Les voix qui discutaient faisaient remuer l’ombre.
Les paysans étaient grandis par les aiguillons.
Les chars criaient, écailleux de boue, ébranlés.
Des faucheurs essayaient des faux sur un pavé.
Des bouviers essayaient le son rauque des cloches.
Des cuves qui puaient la figue étaient traînées
vers les pressoirs pleins de nuit.
 
                                                        Et, alors, j’ai pensé,
les larmes aux yeux, par ces beaux soirs de Septembre,
que le Bon Dieu est au Ciel ; qu’il me faudra quitter,
un jour ou l’autre, le calme de ma petite chambre ;
que je devrai m’en aller là où sont les domestiques
et les purs, non point orgueilleusement
comme un Christophe Colomb à travers les éléments,
mais tout bonnement et tout simplement,
comme je fais ces vers, et donnant à des parents
la main comme quand j’étais un tout petit
et que, pour marcher, je devais courir,
et que je pleurais, ô mon Dieu ! sans savoir pourquoi
et sans savoir sur qui, et sans savoir de quoi.
 
Qu’importent donc Septembre et sa faune et sa flore ?
Qu’importent donc hiver, printemps, été, automne ?
Qu’importe que l’on sème, avec les amandiers,
les pâles cerisiers et les abricotiers ?
Qu’importent les produits pour le printemps prochain ?
Qu’importent du persil et du cerfeuil les graines,
le céleri qu’on butte et la laitue amère,
s’il faut mourir ?
 
                            J’aurai passé sur la terre,
et l’on m’aura appelé sceptique et poète,
parce que j’aurai ri à force de pleurer,
parce que j’ai compris que Dieu est si grand
qu’il faut nous dédaigner devant lui en riant.
 
Ô Muse ! Apaise un cœur douloureux. Si ma cendre
doit un jour retourner aux vignes de Septembre :
fais, du sang de mon cœur, naître une grappe d’or,
douce à la grive agile et pépieuse. Mais encore :
que la fille qui passera, un jour, auprès, la cueille
et la mange, en riant, sans penser au tombeau
où mon cœur dormira éternellement beau.
Qu’elle la mange et dise à ses amies : Septembre,
cette année, a mûri longuement ces grains d’ambre,
j’ai mangé cette grappe douce, et suis contente.
 
Et maintenant, amis, c’est à vous de gonfler
à vos pipeaux, vos joues aimées des belles filles.
Je me rends : car, déjà, par l’azur des charmilles,
ainsi que des oiseaux, sortent vos notes tendres.
Allez. Chantez les mois qui ne sont pas Septembre.
 

                                 
1897.

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs

Vеrhаеrеn : Lеs Ρоrсs : «Αvес lеurs grоins...»

Dеrèmе : «Μоn Diеu, mаdаmе, il fаut nоus соnsоlеr...»

Fаbié : Sаvоir viеillir

Sоulаrу : L’Αnсоliе

Sаmаin : Sоir : «С’еst un sоir tеndrе соmmе un visаgе dе fеmmе...»

Rоdеnbасh : Sеs уеuх

Βаudеlаirе : Βrumеs еt Ρluiеs

Vаn Lеrbеrghе : «С’еst lе prеmiеr mаtin du mоndе...»

Сhаrlеs Vаn Lеrbеrghе

☆ ☆ ☆ ☆

Αubigné : Ρrièrе du sоir

Μоréаs : «Été, tоus lеs plаisirs...»

Viviеn : Lа Ρlеurеusе

Sоulаrу : Sоnnеt dе Déсеmbrе

Sсudérу : L’Hivеr

Dеrèmе : «J’аvаis tоuјоurs rêvé d’étеrnеllеs аmоurs...»

Rоdеnbасh : Lе Sоir dаns lеs vitrеs

Rоdеnbасh : «Lа lunе dаns lе сiеl nосturnе s’étаlаit...»

Fоurеst : Histоirе (lаmеntаblе еt véridiquе) d’un pоètе subјесtif еt inédit

Lаbé : «Ρоur lе rеtоur du Sоlеil hоnоrеr...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Unе prоmеnаdе аu Jаrdin dеs Ρlаntеs (Μussеt)

De Сосhоnfuсius sur À unе mуstériеusе (Rоllinаt)

De Сосhоnfuсius sur Vеrs dоrés (Νеrvаl)

De Lа fоuinе sur «J’аimе lа sоlitudе еt mе rеnds sоlitаirе...» (Νеrvèzе)

De ΙsisΜusе sur Соuplеs prédеstinés (Νоuvеаu)

De Lа fоuinе sur Ρâlе sоlеil d’hivеr (Lаfоrguе)

De piсh24 sur Μуrthо (Νеrvаl)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur «Unе flеur pаssаgèrе, unе vаinе pеinturе...» (Gоmbаud)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Αutоmnе (Αpоllinаirе)

De piсh24 sur Sеnsаtiоn (Rimbаud)

De piсh24 sur Lе Gоût dеs lаrmеs (Rоllinаt)

De Gоrdеаuх sur Ρsеudо-sоnnеt quе lеs аmаtеurs dе plаisаntеriе fасilе (Fоurеst)

De Сhristiаn sur «Quiсоnquе, mоn Βаillеul, fаit lоnguеmеnt séјоur...» (Du Βеllау)

De ΟUSSΕΝΙ sur «Étrаngеr, је sеns bоn...» (Τоulеt)

De Сurаrе- sur Lе Сhênе еt lе Rоsеаu (Lа Fоntаinе)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs sur «Sаns sоupirеr vivrе iсi је n’аi pu...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur «L’аutоmnе suit l’été еt lа bеllе vеrdurе...» (Grévin)

De Сurаrе- sur Rеmоntrаnсе à un Ρоètе buvеur d’еаu (Соllеtеt)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs- sur «Lе pеintrе qui vоudrаit аnimеr un tаblеаu...» (Αubigné)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Lе Ρêсhеur d’éсrеvissеs (Rоllinаt)

De Сhristiаn sur L’Εссlésiаstе (Lесоntе dе Lislе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе