Jehan Rictus

Les Soliloques du Pauvre, 1897


Déception


 
 

viii


 
Quand j’ m’amèn’rai su’ la Mason
Qu’ j’ai dans l’idée, au coin d’ ma vie,
Elle a s’ra just’ su’ sa sortie
Pour aller fair’ ses provisions.
 
Dès qu’a m’ verra, mince ed’ girie !
(Un vrai coup d’ tronche en pleins nichons)
Et comm’ tout par un coup r’froidie,
A d’viendra blanch’ comme un torchon !
 
— Ah ! (Et a s’ mettra pour prier :)
— Seigneur ! Jésus ! Marie-Mad’leine !
Et tous ceuss’ du calendrier
Qui s’ foutent d’ la misère humaine.
 
— Ah ! ben vrai... bonsoir ? Quiens ! Te v’là ?
Ça n’est pas trop tôt, mon bonhomme,
Allons, approch’, pos’ ton cul là,
D’où c’est qu’ tu viens ? Comment qu’ tu t’ nommes ?
 
— T’as l’air tout chos’... tu t’ sais en retard ;
Mais j’ te dis rien pass’ que tu t’ traînes
Et qu’ t’ as l’air d’avoir ben d’ la peine
D’êt’ ben massif, d’êt’ ben mastar !
 
— Mon guieu qu’ t’ es grand ! Mon guieu qu’ t’ es maigre !
Ben sûr... tu n’es pas... financier,
Ni député..., ni marl’..., ni pègre,
Sûr que t’ as z’un foutu méquier !
 
— Tes clignotants sont fatigués !
Tes ployants grinc’nt comm’ des essieux,
T’ es moch’..., t’ es vidé..., t’ es chassieux,
T’ es à fond d’ cal’..., t’ es déglingué ;
 
— Sûr ! T’ as pas eu ta suffisance
De brich’ton, d’ sommeil et d’amour,
Et tes z’os qu’on doit voir à jour,
Ça n’est guèr’ d’ la « réjouissance ».
 
— T’as pus d’ grimpant... t’as pus d’ liquette,
Tes lappe-la-boue bâill’nt de douleur,
Et pour c’ qui est d’ ta requimpette
Alle est taillée dans du malheur !
 
— Qui c’est ton parfum ? dis ? des fois ?
(On pourrait t’ pister à la trace.)
— Mossieu a mis son sifflet d’ crasse ?
Mossieu va dans l’ monde, à c’ que j’ vois !
 
— Ton bloum ! y dat’ du grand Empire !
Ta plur’ grelotte, eh ! grelotteux !
Et j’ devin’ cor à ton sourire
Qu’ ton cœur aussi est ben loqu’teux !
 
— T’ as dû n’avoir l’âme azurée,
D’ l’instruction... d’ l’astuce et d’ l’acquis,
Car avec ça t’ as l’air... marquis,
Oh ! mais... d’un marquis d’ la Purée.
 
— J’ te connais comm’ si j’ t’avais fait,
T’ es un rêveur..., t’ es z’eun’ vadrouille ;
T’ as chassé que c’ que tu rêvais
Et t’ es toujours rev’nu bredouille :
 
— T’ as tell’ment r’filé la comète
Qu’on la croirait cor’ su’ ton front ;
T’ as du blanc d’ billard su’ la tête,
T’ as comme eune Étoil’ su’ l’ citron !
 
— Cause un peu si ça t’est possible !
Aie pas peur, caus’ ?... Pheu ! c’est natté.
Oh ! c’ qu’il est gonflé ton Sensible,
On croirait qu’y va éclater !
 
— Gn’a ben longtemps que j’ t’espérais
Et j’ comptais pus su’ toi à c’t’ heure ;
Mais pisque te v’là et qu’ tu pleures,
Stope ! on verra à voir après :
 
— Si ça t’ botte on f’ra compagnons
(Bien qu’ tu soyes schnocke et qu’ tu trouillotes)
Mais j’ t’aim’ comm’ ça.... c’est mes z’ognons
Et tout l’ reste il est d’ la gnognotte !
 
— Arr’pos’-toi donc, va... fais un somme,
T’ es pas pressé... tu viens d’ si loin ;
Les purs-sangs qui sont pas des hommes
Roupill’nt ben tout l’ long d’ leur besoin ;
 
— Dors... laiss’ tout ça s’organiser,
J’ suis la Beauté... j’ suis la Justice,
Et v’là trente ans que tu t’ dévisses,
Qu’ t’ es en marche après mon baiser !
 
— T’ es ben un galant d’ not’ Époque,
Un d’ nos cochons d’ contemporains
Qu’ ont l’ cœur et la sorbonne en loques
Et n’ savent où donner du groïn.
 
— Ah ! c’ que t’ as pris... non, c’est un rêve !
Et j’ai qu’à voir ton ciboulot
Pour m’ figurer qu’ ta part d’ gâteau
Ne cont’nait sûr’ment pas la fève :
 
— T’ as d’ l’orgueil, d’ la simplicité,
Et d’vant la Vie t’ as fait ta gueule ;
T’ as d’ l’usage... d’ la timidité,
T’ es dign’, t’ es maigr’, t’ es jeun’... t’ es meule !
 
— Aussi on n’ te gob’ pas beaucoup,
T’ offens’s les muffs ; t’ es bon pour l’ bagne.
Comment, sagouin, t’ avais pas l’ sou
Et tu f’sais ta poire et tes magnes ?
 
— Quiens... maint’nant, causons des gonzesses
(Qué Sologn’ ce fut... tes vingt ans !)
Aucune a compris les tendresses
Qui braisoyent dans tes miroitants :
 
— Et t’ es cor deuil et plein d’ méfiance
À cause des fauvett’s qui dans l’ temps
Ont fait pipi su’ tes croyances
Et caca su’ ton Palpitant ;
 
— Et des nombreus’s qui censément
T’ont mené au pat’lin jonquille
Et chahuté les sentiments
Comm’ des croquants couch’nt un jeu d’ quilles.
 
— Et les ment’ries qu’ tu sais déjà ;
Nib ! T’ en veux pus pour un empire :
Hein : « Cœurs de femm’s, cœurs de goujats »
Et les meilleur’s... a sont les pires !
 
— N’ te tracass’ pas, va... dors, mon gosse ;
Dodo, mon chagrin... mon chouné,
La France est un pays d’ négoce,
Tu sauras jamais t’y r’tourner !
 
(Car la Femme a n’a qu’un pépin,
Son mâl’ s’rait-y l’ roi des Rupins,
L’ pus marioll’ de tous les royaumes,
Pour Ell’... c’est jamais qu’un pauv’ môme.)
 
 
 

ix


 
Et v’là. — A caus’ra jusqu’au jour
Comm’ ça en connaissanc’ de cause ;
Ses mots... y s’ront des grains d’amour,
Et en m’ disant tout’s ces bonn’s choses,
 
Jusqu’à c’ que la Blafarde a s’ couche
Dans son plumard silencieux,
A mettra ses mains su’ ma bouche
Et pis ses bécots plein mes yeux.
 
(Car nous deux ça bich’ra tout d’ suite
Et pour savoir si j’ suis amé,
Sûr, j’aurai pas besoin d’ plumer
L’ volant mignon des marguerites !)
 
J’ m’y vois. — A m’ prendra dans ses bras
Comme eun’ moman quient son moutard,
Comme un goualant d’ rues sa guitare
Et a m’ f’ra chialer c’ qu’a voudra.
 
Pour moi, ça s’ra mossieu Dimanche
(J’y caus’rai pas... gn’en aurait d’ trop !)
J’ s’rai là, crevé, langu’ dans les crocs
Comme un vieux canasson qui flanche.
 
Dormir alors... ah ! j’ dormirai
L’instant où j’ la rencontrerai !
Oh ! là là, qué coup d’ traversin :
(Le tsar y s’ra pas mon cousin !)
 
Dormir... dormir, jusqu’à midi !
Qu’a soye putain, qu’a soye pucelle,
Le blair dans l’ poil de son aisselle
Comme un moignieau qui rentre au nid !
 
Sûr qu’a s’ra franch’, gironde et bonne,
Son cœur y s’ra là pour un coup,
Et ses tétons y s’ront si doux
Que j’ la prendrai pour eun’ daronne.
 
Et loin des gonciers charitables,
Des philanthrop’s... des gas soumis,
J’aurai d’ la soup’, du rif, eun’ table
Et du perlo pour les z’amis.
 
(Fini l’ chiqué des vieux gratins,
Des pauv’s vieux cochons baladeurs !
Fini, Mam’ Poignet et ses leurres
Solitaires et clandestins !)
 
Ah ! nom de d’là ! ce que j’ l’am’rai
(Gn’aura qu’Ell’ qui s’ra ma Patrie)
Elle et pis sa jeuness’ fleurie
Comm’ le Luxembourg au mois d’ Mai !
 
Ah ! quand c’est que j’y parviendrai
À la Mason de Son Sourire,
Quand c’est donc que je pourrai m’ dire :
— Ma vieill’, ça y est, tu vas t’ plumer !
 
Si c’est l’Hiver... p’têt’ qu’y f’ra chaud,
Si c’est l’ Printemps p’têt’ qu’y f’ra tendre,
Mais qu’y lansquine ou qu’y fasse beau,
Mon guieu... comme y f’ra bon d’ s’étendre !
 
Voui, dormir... n’ pus jamais rouvrir
Mes falots sanglants su’ la Vie,
Et dès lorss ne pus rien savoir
Des espoirs ou des désespoirs,
 
Qu’ ça soye le soir ou ben l’ matin,
Qu’y fass’ moins noir dans mon destin,
Dormir longtemps... dormir... dormir !
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
 
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
Ho ! mais bon sang ! Cell’ que j’appelle
Ça s’rait-y pas la Femme en Noir
Qu’est à coup sûr la pus fidèle ?
 
Oh ! là là, vrai ! La Dame en Noir
(Qu’un jour tout un chacun doit voir
Aux lueurs des trent’-six chandelles
Qu’on allum’ pour la recevoir) ;
 
Tonnerr’ de Dieu ! la Femme en Noir,
La Sans-Remords... la Sans-Mamelles,
La Dure-aux-Cœurs, la Fraîche-aux-Moelles,
La Sans-Pitié, la Sans-Prunelles,
Qui va jugulant les pus belles
Et jarnacquant l’ jarret d’ l’Espoir :
 
Vous savez ben... la Grande en Noir
Qui tranch’ les tronch’s par ribambelles
Et, dans les tas les pus rebelles,
Envoye son tranchoir en coup d’aile
Pour fair’ du Silence et du Soir !
 
(Et faire enfin qu’y ait du bon
Pour l’ gas qui rôde à l’abandon.)
 

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