Jehan Rictus


Idylle


 
 

I


 
— Môm’, c’ que t’ es chouatt’ ! Môm’, c’ que t’ es belle !
Je sais pas c’ que t’ as d’pis quéqu’s temps,
c’est sans dout’ l’effet du Printemps
et qu’ tu viens d’avoir tes quinze ans,
mais c’ qu’y a d’ sûr... t’ es pus la même.
 
J’ t’ai vue qu’ tu jouais à la marelle,
au diabolo ou au ballon,
y n’y a pas h’encor si longtemps ;
t’ étais eun’ « sal’ quill’ » pour les gas,
moche et maigr’ comme un échalas,
et quand qu’ t’ allais aux commissions 
on t’ coursait pour t’ passer à beigne !
 
Mais, depis p’t-êt’ mêm’ pas deux s’maines,
voilà qu’ tu t’es mise à éclore
comm’ qui dirait un bouton d’or ;
t’ es sangée,... c’est la nuit et l’ jour ;
 
preusent t’ es forcie et t’ es ronde,
t’ as pris d’ la fesse et des nichons
et, pus on s’avance en saison,
pus tu d’viens meugnonne et gironde.
 
Et j’ suis pas l’ seul à l’arr’marquer ;
allum’ voir un coup en errière,
les flics, les boscos, les rombières
qui s’arr’tourn’nt su’ toi dans l’ faubourg.
 
T’ as d’ gross’s joues pleines
à bell’s couleurs,
comm’ ces mignards en porcelaine
qu’on vend au bazar dans les boîtes ;
t’ as eun’ fin’ tit’ gueulett’ de chatte
rouge et fraîch’ comm’ un petit cœur.
 
Mais surtout, Môm’, t’ as d’ bell’s grand’s mires 
qu’ont l’air d’éclairer tout Paris ;
ô Môm’..., je sais pas comment dire...,
quand qu’ tu tiens leurs beaux cils levés, 
ça fait penser aux marguerites
qui vous regardent dans les prés.
 
Oh ! voui pour sûr qu’ t’ es pus pareille
et qu’ t’ es d’venue eun’ rich’ goss’line
qui sent l’amour et la santé ;
n’avec ton costum’ de « Claudine »,
n’avec ton p’tit blair effronté
qui t’ donne un air de t’ foutr’ du monde,
ta têt’ nue..., tes bell’s boucles blondes,
tu fais scandal’, tu fais soleil !
 
Aussi tu l’ sens... tu cross’s, tu crânes ;
tu vous fusill’s en plein visage
de tes beaux n’œils démesurés,
et dans la foul’ qui t’ fait passage
et qui t’envoie des boniments,
tu vas ben tranquill’ comme eun’ reine,
 
tétons droits et les reins cambrés.
 
 
 
 

II


 
Dis, Môm’, tu viens-t’y avec moi ?
On est en Mai, fait putôt chouette ;
les Bistrots sortent leurs fusains,
les « hollandais » gueul’nt dans leurs cages ;
la tête en bas le cul à l’air,
les grouillots jouent su’ les crottoirs
et les cadors font du bouzin
en se visitant la rosette.
 
Dis, Môm’, tu viens jusqu’aux fortifs ? 
On s’allong’ra su’ le gazon
et, si on pousse au « Robinson »,
on f’ra eun’ partie d’ balançoires,
on s’ bécot’ra sous la tonnelle,
on bouff’ra des frit’s ou des crêpes
et on boira l’apéritif !
 
Dis, Môm’, tu veux-t’y êt’ ma poule ?
J’ s’rai ton « p’tit homme », tu sais, j’ suis gas ;
j’ te défendrai, j’ te battrai pas,
et pis, si un jour on s’ dispute,
jamais j’ te dirai : choléra,
fumier, poison, putain ou vache,
comme on s’appell’ quand on s’aim’ pus.
 
Môm’ ! j’ vourais dormir avec toi.
Si tu veux, on s’ louera eun’ tôle,
un bath garno chez un bougna ;
tu plaqu’ras tes Vieux, moi les miens,
et on la f’ra aux bohémiens,
on s’ra maqués au marida.
 
J’ turbin’rai pour toi, s’il le faut !
Jamais je n’ te mettrai su’ l’ tas :
et, si j’ peux pas trouver d’ boulot,
j’ grinch’rai, j’ truqu’rai, j’ f’rai... j’ sais pas quoi
j’ la f’rai à la dure au besoin !
 
(Au jour d’aujord’hui faut du pèze
et n’ doit pas gn’y avoir des caresses
et d’ la Femm’ que pour les rupins !)
 
Dis, Môm’, tu l’ouvres pas souvent ;
d’pis qu’on s’ balade y a qu’ moi qui cause :
ton beau p’tit blair aux naseaux roses
r’mue seul, se gonfl’, souffle et pilpate
comme un goujon chopé vivant.
 
Vrai, Môm’, tu l’ouvres pas souvent ! 
 
Quiens, nous y v’là à la barrière....
Viens Môm’, descendons dans l’ fossé,
donn’-moi la main pour pas glisser
(c’est plein d’ charogn’s et d’ tessons d’ verre) ;
là-bas, j’ guigne un coin pour s’asseoir,
n’avec un buisson où s’ cacher ;
là on peut camper jusqu’au soir,
personn’ vienra nous y sercher.
 
 
   
 

III


 
Dis, Môm’, maint’nant y faut m’ montrer
tes beaux petits rondins bombés.....
Donne... ah ! ben vrai, c’ qu’y sont gentils !
(c’est pas ces gros tétons d’ borgeoise
qui dégoulin’nt jusqu’au nombril !)
Ben dis donc ! Moi j’ veux les p’loter ;
euss ont deux bell’s petit’s framboises
qui donn’nt envie d’ les boulotter !
 
Dis, Môm’..., sans trich’, j’ suis-t’y l’ preumier ?
Dans l’ quartier ou dans ta maison,
les collidors, les escaïers,
personne il a voulu... t’ coincer !
Ni vot’ voisin... le vieux garçon,
ni l’ merlan, le bouif, l’épicier
ni tes frangins,... ni... ton daron ?
 
Ça n’arriv’ pas toujours... ben sûr ;
mais j’en conobl’ qu’ est si tassés
dans leurs piaul’s en boît’s à homard,
qu’ les Sam’dis d’ paie, quand y rentr’nt mûrs,
gn’y a des fois qu’y s’ gour’nt de plumard !
 
Nibé, Môme !... Alorss... t’ es ma « neuve » ? 
Ben, j’en r’viens pas..., j’en suis comm’ saoul,
j’ peux pus cracher..., j’ai l’ sang qui m’ bout ;
tu parl’s si pour toi j’ai la gaule !
 
Quiens, pos’ ta têt’ su’ mon épaule,
tu m’aim’s, tu m’aim’s, dis, répèt’-le ?
Môm’, j’ vourais t’ manger, j’ vourais t’ boire.
Donn’ ta tit’ langu’, donn’ ta tit’ gueule
qu’ est pas pus gross’ qu’un bigarreau...
 
J’ te fais mal ? Pardon... je l’ f’rai pus....
Tu sais,... si j’ m’aurais pas r’tenu,
j’aurais mordu d’dans tout à fait !
 
Dis, Môm’, tu veux ? On s’ piqu’ra l’ bras
et on mêl’ra nos sangs ensemble ;
pis, on s’ f’ra tatouer tous les deux
dessus nos palpitants en feu ;
sous l’ tien v’là les mots qu’ tu mettras :
nini aim’ paulo pour la vie
et jamais a ne l’oubliera.
 
Mais prends gard’, Môm’, m’ fais pas d’ paillons,
pass’ qu’alors si jamais j’ te paume,
a pès’ra pas lourd la bell’ Môme !
Tu vois mon lingu’ ? N’ te fais pas d’ mousse ;
avant d’ crever ton amoureux,
j’ lard’rai ta bell’ petit’ frimousse ;
comm’ ça... tu f’ras pus d’ malheureux !
 
Môm’, tu m’affol’s ! Môm’, je t’adore !
Un baiser, Môm’, dis,... un baiser ?
De quoi ? Tu veux pus t’ laisser faire ?
 
Ah ! vvvache... tu vas pas m’ fair’ poser ?
T’ y pass’ras comme à ton baptême ;
j’ te veux,... j’ te tiens,... j’ t’aurai quand même,
et n’ gueul’ pas ou j’ vas t’écraser....
 
Ah ! Môme à moi,... je t’aim’, je t’aime ! 
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
 
 
 

IV


 
Dis, Môm’, maint’nant qu’ t’ es « affranchie »,
tu m’ rest’ras toujours, tu le jures ?
Mais, rappell’-toi qu’ c’est pour la vie !
 
C’est drôl’ !... malgré tout j’ suis pas sûr,
j’ suis jaloux, j’ai eun’ boul’ qui m’ serre ;
(t’ es trop bath pour mézig, vois-tu).
 
Quiens, en c’ moment, malgré l’ plaisir,
si j’ me méfiais pas qu’ tu m’ charries,
ben, j’ laiss’rais pisser ma misère
comme un loupiot qu’on a battu !
 
V’là la neuille,... on allum’ les gaz ;
faut nous s’couer, Môme, allons-nous-en.
Et gare à la preumière occase,
de n’ pas t’ trotter comme un bécan !
 
Enfin... en attendant ça y est !
On est rivés, on est mariés,
on peut rien fair’ contre l’Amour....
 
Tu viens ? R’montons vers le faubourg
en nous bécotant l’ long d’ la route....
 
J’ai envie d’ gueuler à tout l’ monde,
en passant le long des boutiques :
« Tenez, sieurs dam’s, de d’pis ce soir
c’te p’tit’ Môm’ que v’là c’est ma Blonde ;
c’est moi qu’ j’ai eu ses p’tits nichons.... »
 
Et l’ preumier qui viendra y voir, 
je l’ descendrai comme eun’ bourrique
 
ou je l’ saign’rai comme un cochon !
 

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