Jehan Rictus

Les Soliloques du Pauvre, 1897


Nocturne


 
 
 

I


 
Quand tout l’ mond’ doit êt’ dans son lit
Mézig trimarde dans Paris,
Boïaux frais, cœur à la dérive,
En large, en long, su’ ses deux rives,
En Été les arpions brûlés,
En Hiver les rognons cinglés,
La nuit tout’ la Ville est à moi,
J’en suis comm’ qui dirait le Roi,
C’est mon pépin... arriv’ qui plante,
Ça n’ peut fair’ de tort à la Rente.
 
À chacun son tour le crottoir.
J’ vas dans l’ silence et le désert,
Car l’ jour les rues les pus brillantes,
Les pus pétardièr’s et grouillantes,
À Minoch’ sont qu’ des grands couloirs,
Des collidors à ciel ouvert.
 
J’ suis l’Empereur du Pavé,
L’ Princ’ du Bitum’, l’ duc du Ribouis,
L’ marquis Dolent-de-Cherche-Pieu,
L’ comt’ Flageolant-des-Abatis,
L’ Baron d’ l’Asphalte et autres lieux.
 
J’ suis l’ baladeur... le bouff’-purée,
Le rôd’-la-nuit... le long’-ruisseaux,
Le marque-mal à gueul’ tirée
Le mâche-angoiss’... le caus’-tout haut.
 
Si jamais vous êt’s dans l’ennui
Et forcé comm’ moi je le suis
À c’ que ça s’ passe à la balade,
J’ vas vous ess’pliquer mon manège :
 
Mettons qu’y lansquine ou qu’y neige, 
Eh ben ! allez rue d’ Rivoli,
Malgré qu’y ait des vents coulis
On est pas mal sous ses arcades.
 
Mais si c’est l’Été... pas la peine,
Y vaut mieux s’ filer vers la Seine.
Là su’ eun’ berge ou sous un pont,
Vous pouvez eun’ bonn’ couple d’heures
Dans la flotte qu’ est un vrai beurre,
Mettre à tremper vos ripatons.
 
Tâtez, l’essai n’en coûte rien,
Car moi j’ connais tous les bons coins,
Tous les trucs... on peut pas me l’ mette
À forc’ comm’ ça d’ trouver des joints
Et d’ boulotter mes kilomètes.
 
Aussi des fois su’ la grand’ Ville
Du haut en bas, du sud au nord,
Y a si peu d’ pétard et d’ poussière
Et tout y paraît si tranquille
 
Qu’on s’ figur’ que Pantruche est mort,
Qu’on voyag’ dans un grand cim’tière
Et qu’y s’ réveill’ra pus jamais,
(Ah ! nom de Dieu si c’était vrai !)
 
Mais des fois juste à ce moment,
Là-bas... en banlieue... loin du centre,
Y nous vient de longs hurlements,
C’est le chien d’ fer ou l’ remorqueur,
Hou... yaou... on dirait mon ventre !
Ya haou... on jur’rait mon cœur !
 
Seul’ment ces cris-là m’ fout’nt la trouille ; 
Ça m’occasionn’ des idées noires,
Et me v’là r’parti en vadrouille
À r’tricoter des paturons
Pou’ pas risquer d’êt’ fait marron
Par les escargots de trottoir.
 
On rencont’ ben des attardés,
Des clients en train d’ rouspéter,
Que leurs pip’lets laiss’nt poireauter
Eune heure à leur cordon d’ sonnette.
 
Des chiffortins, des collignons,
Des tocass’s qu’a pas fait leur plâtre,
Des cabots qui rent’nt du théâtre,
Des magistrats qui r’vienn’nt du claque,
Des poivrots, des flics ou des macs.
 
(Mais, marioll’, quand qu’on est honnête
On néglig’ ces fréquentations.)
 
Des fois que j’ traîne mes arpions d’ plomb,
J’ m’arr’pos’ et j’ m’adosse à un gaz
Pour voir « à quel point nous en sommes »,
Tout fait croir’ que j’ suis vagabond :
 
Et d’ Charonne au quartier Monceau,
Au milieu du sommeil des Hommes,
Me v’là seul avec ma pensée
Et ma gueul’ pâl’ dans les ruisseaux !
 
Les nuits où j’ai la Lun’ dans l’ dos,
J’ piste mon Ombr’ su’ la chaussée,
Quand qu’ j’ai la Lun’ en fac’ des nuits,
C’est mon Ombre alorss qui me suit ;
 
Et j’ m’en vas... traînaillant du noir, 
Y a quét’ chose en moi qui s’ lamente,
La Blafarde est ma seule amante,
Ma Tristesse a m’ suit... sans savoir.
 

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