Jehan Rictus


Pauvre Julien

(Roman)


 
— Voilà comment qu’ c’est arrivé :
c’est la vraie vérité sincère ;
croyez-moi Mossieu l’ Commissaire,
mais... esscusez, y m’ont crevé,
laissez-moi m’ moucher, j’ suis plein d’ sang,
r’gardez-moi c’ qu’y m’ont arrangé !
 
Faut dir’ qu’ ça couvait d’pis longtemps,
de d’pis l’ temps qu’on vivait ensemble,
de fait, quasi marital’ment ;
(chez nous on s’ marie qu’à la colle ;
mais quand qu’on s’aim’, ça tient tout comme.)
 
Enfin a m’ courait d’pis longtemps....
Pourtant, pouvez vous renseigner,
tout l’ mond’ vous l’ dira dans l’ quartier,
j’ suis d’un naturel endurant.
 
Moi, vous savez, j’ suis qu’un boulot,
j’ connais qu’ mon travail dès l’ matin
et si des fois j’ me soûl’ la gueule,
c’est censément qu’ dans mon méquier
on fait qu’avaler d’ la poussière
(vous comprenez j’ suis mat’lassier,
mais à part ça l’ cœur su’ la main)
 
et pis.... a m’ faisait du chagrin.
 
L’ matin, a restait au plumard
pendant qu’ moi j’ partais au turbin
(chez mon patron l’ marchand d’ lit’ries),
et quand qu’à onze heur’s ej’ rentrais,
le déjeuner n’était pas prêt !
 
C’était moi qu’ allais aux provises
et c’était moi qu’ étais d’ cuisine ;
alle ’tait feugnante et dormeuse,
vous parlez d’un coup d’ traversin !
 
Eh ! ben malgré ça, j’ l’aimais bien.
 
Vous allez m’ dire que j’avais tort...
J’ voulais pas qu’a travaill’ dehors,
(j’avais trop peur qu’a n’ rentre pas).
J’ voulais qu’a soye ma p’tit’ borgeoise
et j’ me disais tout l’ temps : « Mon vieux,
tu mass’ras dur pour tous les deux,
c’ qu’y fait qu’ comm’ ça a t’aim’ra bien. »
 
P’t-êt’ qu’en échange alle aurait pu
s’occuper d’ son p’tit intérieur,
d’autant que j’y avais payé
eun’ chambe à coucher en pitchpin
n’avec eun’ belle armoire à glace
un lit d’ milieu, pitchpin aussi,
qu’ mon patron m’avait fait crédit
en m’ ret’nant deux francs par semaine.
 
P’futt ! C’est tout just’ si a f’sait l’ pieu.
Eun’ voisin’ lavait la vaisselle ;
s’ lever comm’ moi, allumer l’ feu,
balayer, frotter les castroles,
s’occuper, r’priser les chaussettes,
aller au lavoir et r’passer,
éplucher ognons et poreaux,
ça y aurait rougi les mirettes
et perdu ses bell’s petit’s mains.
 
Aussi, j’osais pas y en dire,
et quasi chaqu’ soir en rentrant
on boulottait au restaurant,
c’ qu’y fait pus cher comm’ prix d’ revient.
 
Ben, malgré tout ça j’ l’aimais bien.
 
Le Dimanche et les jours de fête,
quand que j’ restais à la maison,
Madam’ restait à sa toilette,
à s’ fair’ des min’s devant la glace,
à s’ frisotter, à s’ pomponner
et à s’ foutr’, tout comm’ les pétasses,
de la poudr’ de riz su’ l’ museau
(et dans ces moments-là à n’ pas
pus penser à moi qu’à un chien)
 
Ben, malgré tout ça j’ l’aimais bien.
 
J’y disais : « Sortons faire un tour ? »
J’étais si content et si fier
d’ l’avoir à mon bras dans les rues....
 
Avec ses tifs blonds, sa têt’ nue,
ses grands z’yeux bleus comm’ deux bell’s fleurs
ses joues, comm’ deux bell’s petit’s pêches,
son corsag’ propr’, son air d’ jeunesse,
alle éclairait comme un soleil
et all’ ’tait si meugnonne et fraîche
que tout l’ monde y s’arr’tournait d’ssus
et qu’ même y avait des malappris
qui en passant m’ soufflaient dans l’ nez :
« C’ morceau-là ? C’est pas pour ton gnère ! »
Moi d’aussitôt : « J’ vas t’ botter l’ cul ! »
 
J’y disais donc : « On fait un tour ? »
Mais a r’fusait presque toujours.
Vous pensez, Maam’ la Dussèche,
sortir avec son « mat’lassier »....
 
J’étais bon qu’ pour gagner la croûte
et malgré c’ que j’ faisais pour elle,
j’étais jamais qu’un ovréier !
 
A m’ méprisait du coin de l’œil
et pis a m’ serchait eun’ querelle,
on s’engueulait et.... on restait.
 
Voui, a m’ comptait pour moins qu’un chien.
Pour vous en donner eune idée,
quand qu’on était en société
et que j’ voulais fair’ rigoler
en récitant des mots d’esprit,
a m’ faisait affront d’vant tout l’ monde :
 
« Mon pauvre ami tu nous envoies
des boniments à la graiss’ d’oie ;
ferme-ça crois-moi, tu f’ras bien ! »
 
Et moi du coup j’ disais pus rien.
 
Ou quand j’ voulais en pousser une
(car dans les temps j’ai eu d’ la voix),
ah ! qu’est-c’ que j’ prenais pour mon rhume.
 
« Assez ! Chierie ! Dégueulando !
Tu vas fair’ pleuvoir, y fait beau.
Qué rossignol de mêlé-cass !
Mon joli, t’en as trop sucé,
tu grinc’s, on dirait d’eun’ charnière
ou ben d’un essieu mal graissé ! »
 
D’abord, est-c’ pas, j’ goualais quand même :
« Ne méprisez pas mon n’amour »
(Vous connaissez ? C’tait mon succès.)
 
« Houou ! qu’a faisait la bouche en cœur,
en essayant mon coup d’ gosier,
houou... sieurs et dam’s v’là l’ remorqueur
qui fait manœuvrer sa sirène
et qui demande l’éclusier ! »
 
Alorss, j’ finissais par me taire,
vexé qu’ j’étais d’vant les copains
qui s’ gonflaient, s’ payaient ma bobine,
en m’ disant des fois : « Pauv’ Julien !
Tu peux donc pas y mette eun’ tarte ! »
 
Mais ell’, pour m’ vexer encor plus,
comme a savait qu’ j’étais jaloux,
elle, a p’lotait ses voisins d’ table
ou leur sautait su’ les genoux
pour les embrasser à pincettes !
 
Et fallait pas que j’ fass’ la gueule,
autrement a m’ chantait tout l’ temps :
« Tu sais, si tu n’es pas content
j’ ramass’ mes frusqu’s et j’ me cavale ;
mon vieux, j’en ai soupé d’ ta fiole
ej’ s’rai pas longue à foutr’ mon camp ! »
 
Mais tout ça c’était h’encor rien.
L’ pus charogne et l’ pus dégueulasse,
c’est qu’ moi que j’ suis né amoureux
et qu’ a du goût pour la tendresse,
eh ! ben, jamais a n’ m’embrassait ;
c’tait toujours moi que j’ commençais,
et Monsieur, a m’ donnait qu’ sa joue !
 
Et si par bonheur ej’ pouvais
attraper sa bell’ petit’ bouche,
toujours a m’arr’poussait en douce
et pis sans avoir l’air de rien,
s’ l’essuyait d’un revers de main !...
 
Ben, malgré tout ça j’ l’aimais bien.
 
Et quand d’hasard j’y rapportais
eun’ babiole, eun’ broche, un ruban,
eune épingue, eun’ bague, eun’ toquante...
a m’arr’marciait qu’ du bout des dents,
et pis toujours en l’asseptant
a n’avait l’air d’ vous faire eun’ grâce !
 
Mais quand qu’on était au pucier,
ah ! c’était ben d’eune aute histoire !
Dès que j’ voulais m’ rapprocher d’elle
dans l’ but d’y faire eun’ politesse
(comm’ c’est n’est-c’ pas tout naturel ?)
qu’ tout l’ temps a m’envoyait r’bondir :
 
« J’ suis t’esquintée, j’ai la migraine,
j’ai mal dans l’ vente ou les mollets,
j’ vas encor d’avoir mes anglais... »
ou ben :
                  « Quoi c’est qu’ t’ as avalé
poivrot, boit-sans-soif, bec salé ?
Mon bijou... c’ que tu sens mauvais,
tu t’ rinc’s la dalle avec un pet,
à quinz’ pas tu tuerais des mouches ! »
 
Et si j’ la coltinais quand même :
« Te m’ fais mal que j’ te dis, laiss’-moi...
qué crampon ! Il l’a toujours dure !
C’ que t’ es brutal quand tu vous touches,
te sais pas t’y prende avec moi. »
 
Et fin finale a m’ tournait l’ cul,
en m’ jurant qu’a n’amait qu’ les vrilles
et que l’ Mâle y disait pus rien.
 
Et moi ! J’ me passais eun’ ceinture !
(sans compter qu’ pendant tout’ la nuit
a prenait les trois-quarts du lit !)
 
Quand qu’ tout d’ même a s’ laissait crocher,
pour êt’ pus sûr d’ me l’attacher
j’aurais voulu d’y faire un môme.
Mais si alle éventait mon plan,
alle entrait tout d’un coup furieuse...
 
A s’ tortillait pir’ qu’un sarpent
et en m’ forçant à m’en aller :
« Tu sais, j’en veux pas d’ ton salé !
Si j’ suis prise ej’ le f’rai filer,
j’irai tout droit chez l’avorteuse. »
 
Tous les matins c’était l’ mêm’ blot ;
si même alle était réveillée,
a faisait la cell’ qui roupille ;
et quand j’ voulais la cajoler
avec des bécots, des mots doux
des « mon béguin », des « ma tit’ fille »,
a m’arr’misait toujours avec
des « fous-moi-la-paix-tu-m’emmerdes ».
 
Alorss, j’allais à mon boulot,
l’ cœur au chiendent, si on peut dire,
la fièvr’ dans l’ sang, le râbe en feu,
avec pour tout l’ restant du jour,
dans ma liquette et ma culbute,
le dardillon comme un épieu !...
Ah ! non, je n’avais pas l’ sourire !
 
Aussi pour m’ sanger les idées,
d’jà dès l’ matin je m’enfilais
un bon petit coup d’ Beaujolais,
c’ qu’y fait que j’ passais pour poivrot.
 
Non, ça peut pas s’ dir’ c’ qu’alle était
ressauteuse et mal embouchée !
Ah ! la sal’ gosse, on vous l’ dira,
c’était h’eun’ drogue, un choléra,
un poison, eun’ carne, eun’ vraie teigne !
 
Vous allez m’ dir’ que j’aurais pu
la quitter pour en prende eune aute !
Mais moi d’abord, que voulez-vous,
j’ suis pas papillon pour deux sous ;
et pis, pour dir’ la vérité,
y avait vraiment qu’ell’ qui m’ plaisait ;
c’te femm’-là, j’ l’avais dans la peau !
 
C’est qu’ c’était h’eun’ bell’ petit’ blonde,
pas ben haut’ mais ben balancée,
grass’ comme eun’ caill’, de d’partout ronde,
et comme un agneau tout’ frisée.
 
Quand, comm’ de juste alle était nue,
on aurait dit d’eune estatue
polie, fignolée, faite au tour,
preuv’ qu’alle était « enfant d’amour ».
 
Et toute eun’ peau esstrordinaire,
douc’ comm’ de l’huile, et rose et blanche,
(je peux pas dire, un vrai velours) ;
de c’te peau-là j’étais comm’ fou.
Quant à ses fess’s ! ah ! les bell’s fesses ;
Mossieu l’ Commissair’ de Police
vous parlez d’eun’ bell’ pair’ de miches !
 
Et toujours à la propreté :
« Quiens, qu’a disait, c’est la santé. »
Alle était tout l’ temps l’ cul dans l’eau,
a s’ lavait pas qu’ tous les Dimanches,
 
En sort’ que mêm’ quand a dormait
(ça rach’tait c’ qu’alle était méchante),
dans l’ plume avec ses dix-huit ans
(tandis qu’ moi j’ vas su’ mes quarante),
alle embaumait, alle embaumait....
 
C’était h’un trésor, eun’ vraie perle ;
sûr y en avait pas deux comme elle.
C’était ma tit’ poul’, ma goss’line ;
enfin je l’aimais, je l’aimais !
 
J’ me disais, quand a m’engueulait :
« Ben c’est son genre, alle est comm’ ça ;
peut-êt’ ben qu’a m’ fait du chiqué,
p’t-êt’ mêm’ qu’alle est un peu piquée,
mais j’ s’rai si aimabe avec elle
qu’à la fin des fins a chang’ra :
l’Amour après tout c’est l’Amour,
ça n’ peut pas v’nir en un seul jour. »
 
Et j’ faisais ses quat’ volontés,
j’encaissais tout’s ses méchanc’tés,
sauf eun’ fois : alle avait été
si malhonnêt’, si effrontée,
qu’ tout d’ mêm’ j’y ai envoyé eun’ beigne !
 
Ben vous m’ croirez si vous voulez,
alle a été putôt surprise
que colère à c’ que j’ m’attendais ;
a m’a z’yeuté, alle a chialé,
et a m’a dit en v’nant su’ moi :
« Julien.... j’aurais pas cru ça d’ toi ! »
 
Et c’te fois-là, sans que j’y d’mande,
la joue tout’ rouge encor du coup,
Monsieur a m’a sauté au cou,
en m’ faisant qu’ des bis’s et des bises
et m’ disant à travers ses larmes :
« Mon homm’ ! mon homm’ ! c’est toi mon homme...
J’ f’rai tout c’ que tu voudras, n’ crains rien ! »
 
Qui qui fut baba ? C’est Julien.
 
Mais l’aurait fallu r’commencer
tout l’ temps... c’était pas ma nature ;
j’avais pas l’ cœur d’ taper sur elle,
alle était trop meugnonne et frêle,
d’eun’ gifle ej’ l’aurais décollée,
et, on vous l’ dira dans l’ quartier,
ell’ putôt... a m’aurait battu !
 
(Et pourtant j’ suis un gas poilu,
et les ceuss qui sont v’nus m’ sercher,
Monsieur, y m’ont toujours trouvé,
j’ leur z’y ai toujours cardé la laine.)
 
Mais Ell’ m’avait ensorcelé,
d’vant ell’ j’étais comme eun’ lavette ;
A m’ rongeait l’ cœur, l’idée, la vie,
à caus’ d’ell’ j’ me mangeais les sangs...
 
Sous mon hangar j’ pensais qu’à elle ;
des fois j’ m’endormais su’ l’ouvrage,
ou alorss y m’ prenait d’ ces rages
et su’ mes « moutons » j’ me vengeais,
y m’ semblait que j’ la corrigeais.
 
J’étais jaloux, j’étais jaloux ;
partout partout ousque j’allais,
chez l’ bistrot ou la clientèle,
j’ trimballais dans mon ciboulot
son joli petit corps d’amour !
 
J’étais jaloux, j’étais jaloux,
j’en avais la gueul’ retournée ;
j’ renfonçais ça, mais ça s’ voyait,
l’ singe aussi s’en apercevait
et en façon d’ me consoler :
« Toi, tu pens’s encore à ta puce ;
va Julien, y a pas qu’ toi d’ cocu ! »
 
J’étais malheureux, malheureux,
et tout l’ mond’ connaissait ma peine,
et les copains m’ chinaient aussi :
« T’ as mal au front, y n’est boisé ;
viens boire un litre et ça s’ pass’ra ! »
 
J’étais jaloux, j’étais jaloux ;
mais malgré tout ça qu’on m’ disait,
je n’ voulais pas, moi, croire au mal.
 
Jamais j’ pensais qu’alle aurait l’ cœur
de s’ saloper et d’ me trahir
durant que j’ m’esquintais pour elle,
à y gagner son nécessaire
(car j’ l’avais tirée d’ la misère),
et qu’ pour ell’ seul’ j’ me démanchais
et que jamais j’ me débauchais.
 
Monsieur, dans l’ tantôt, v’là-t-y pas
que l’ patron y m’envoye en course
par là-bas du côté d’ Grenelle,
à livrer un joli mat’las.
 
Et j’ m’en r’venais tout doucett’ment,
après avoir su’ mon pourboire
pris seul’ment d’ quoi sucer deux verres :
(que voulez-vous, j’ suis mat’lassier
y faut fair’ glisser la poussière...).
 
J’ m’en r’venais donc ben tranquill’ment
(en pensant toujours à ma blonde),
j’tais arrivé au bout du pont,
vous savez là, au Point-du-Jour,
où su’ l’ quai on voit qu’ des beuglants,
des restaurants et des tonnelles....
 
Machinal’ment j’allum’ la berge
(sans penser l’ mal le moins du monde).
Qu’est-c’ que j’ dégote en grand’ toilette ?
Ma Margotton ma Marguerite,
en société d’un gigolo !
 
Je m’ dis d’abord : « T’ as la berlue ;
voyons, Julien, t’ es h’encor saoul ;
t’ y pens’s tant qu’ tu la vois partout,
par ici... c’est trop loin d’ chez nous... »
 
Mais non bon sang ! C’était ben elle.
 
A s’ méfiait pas, a m’ tournait l’ dos ;
le gonc’ la tenait enlacée
par la taille... a fermait les yeux,
alle ’tait pâmée, renversée,
alle avait l’ bras autour d’ son cou....
et sauf vot’ respect, esscusez,
Mossieu l’ Commissair’ de Police,
y s’ lichaient, s’ passaient des saucisses,
t’en-veux-t’y-t’en-veux-en-voilà.
Y la dégoûtait pas ç’ui-là !
 
Vingt dieux ! Mon sang ne fait qu’un tour ;
j’ prends mon élan comme un maboule,
quat’ à quatr’ me v’là que j’ déboule
l’ long d’ l’escaïer du bord de l’eau...
 
Mais Elle, entendant mon galop,
s’arr’tourn’, voit qui qu’ c’est, et a dit :
« Acrais ! c’est Julien mon mari ! »
Et v’là l’ Jésus qui s’ fait la paire
et même il a semé sa deffe.
 
« Qu’est-c’ que tu fais là ? que j’y crie.
Comment ! C’est comm’ ça qu’ tu t’ conduis
pendant que j’ suis à m’esquinter
pour t’ foutr’ la niche et la pâtée !
Avec qui, avec qui qu’ t’étais ?
 
« T’ as pas hont’, voyons, t’ es pas loufe
de t’ galvauder avec des mecs,
tandis que j’ te crois d’ la raison !
Tu m’ fais donc pas assez d’ mistoufles ?
Rentre tout d’ suite à la maison,
aie pas peur, j’ te mettrai pas d’ coups... »
 
Et déjà en m’approchant d’elle
j’ me sentais devenir pus doux !
 
Mais en plac’ de s’ taire et d’ call’ter,
v’là qu’a s’ met à m’ dir’ des sottises ;
la v’là-t-y pas qu’a m’agonise,
moi que j’ me tiens pour son mari,
a m’ trait’ comm’ du poisson pourri !
 
« Rentrer ? Ah ! ben... Moi ? pus souvent !
Ah ! là là, tu m’as pas r’gardée.
Rentrer ? Pens’s-tu ? Tu voudrais pas !
J’am’rais mieux d’avoir l’ cou scié,
j’am’rais mieux crever d’ faim tout’ seule,
j’en ai assez de ta sal’ gueule,
Hé imbécile ! Eh ! « mat’lassier ! »
 
« T’ es bon fieu, j’ dis pas, mais... t’ es vioque ;
t’ es amoureux, mais... t’ es ballot ;
t’ es pas méchant, mais t’ es soûlaud ;
aussi t’ as un goût... t’ emboucanes...
tu trépignes de la mansarde
et fusilles du collidor ;
t’ as beau fair’, tu l’aurais en or,
t’ entends ? Jamais tu n’ m’arr’verras !
 
« C’est pas d’aujord’hui qu’ t’ es cocu ;
gn’y a qu’ maint’nant qu’ tu t’en aperçois,
ben... c’est arrivé à des Rois,
et pis j’ t’emmerde et pis... touch’-moi ! »
 
Et là d’ssus, a m’ taille eun’ basane !
 
Alorss Mossieu, là, je n’ sais plus,
j’ sais pas c’ qu’y s’a passé en moi...
ça m’a fait comme un coup d’ théiâtre :
mon sang m’a dit : « Non, ça c’est moche ! »
J’ai baissé l’ nez, j’ai vu rougeâtre,
j’ai pris mon lingue et foncé d’ssus.
 
D’eun’ main j’ l’ai chauffée à la gorge
(qu’était douce à mes durillons)
et d’ l’aut’, qui serrait ma rallonge,
j’y ai tapé dedans tant qu’ j’ai pu,
à tout’ volée et n’importe où,
en aveugue, en sourd, en brutal ;
j’ l’ai bariolée, crevée, servie,
dans l’ bras, dans l’ cœur, dans l’ ventr’, dans l’ cul.
 
Tout en yi gueulant à chaqu’ coup :
« Ah ! vache ! ah ! salope ! ah ! fumelle !
Ah ! c’est comm’ ça, ah ! c’est comm’ ça,
quiens, v’là pour toi, goyo, ordure,
sal’té, poison, fumier, putain,
Ah ! tu n’ veux pus rentrer chez nous...
tu veux cavaler avec d’autres.
Ben ma bell’, personne y t’aura. »
 
Elle, a n’a pas poussé un cri :
a s’est seul’ment pas défendue,
a s’est sentie tout d’ suit’ perdue.
(alle était dans son tort, n’est-c’ pas ?)
y a qu’à un moment qu’alle a dit :
« Grâc’, mon Julien, je n’ le f’rai pus ! »
 
Mais moi, j’ai pus rien entendu
(il était trop tard, comprenez),
j’étais sorti d’ mon naturel
et j’ai continué d’ la servir,
en chialant d’ rage et de chagrin,
et j’ sais pas si j’ l’ai pas mordue.
 
Et voilà qu’alle est d’venue molle,
alle a fermé ses beaux grands yeux,
comme tout à l’heur’ pour le plaisir,
mais maint’nant c’était pour mourir ;
a s’est laissée fair’, laissée faire....
et j’ la sentais s’ vider d’ son sang
comme eun’ poupée qui perd sa sciure.
 
Moi, j’ tapais toujours et j’ tapais,
j’ me sentais du chaud su’ les mains ;
du chaud m’ giclait à la figure,
et ma foi, ça m’ faisait du bien ;
et voilà qu’ m’arrivaient des cris :
« À l’assassin ! à l’assassin !
Mais il la tue, mais il la tue ! »
 
Et alorss a s’est affalée,
j’ l’ai lâchée, et a n’a pus r’mué ;
mais moi j’arr’cevais eun’ volée
à coups d’ cann’s et de parapluies.
 
Enfin les agents sont venus,
de vrai j’ savais pus c’ que j’ faisais,
tout m’ chahutait devant les yeux,
les maisons, la Seine et les cieux ;
j’étais là comme un abruti
et je voulais pus m’en aller ;
 
mais je continuais de gueuler
et il a fallu qu’on m’arrache,
on l’emportait chez l’ pharmacien.
 
Dans le moment qu’on la soul’vait,
j’ai eu l’ temps d’ voir c’ que j’y avais fait.
J’y avais tranché le nez, la bouche,
en sort’ qu’on yi voyait les dents,
(Bon Dieu ! alle avait l’air de rire !)
sorti un œil, enl’vé l’oreille,
et mes cinq doigts étaient marqués
en noir, dans la chair, d’ son p’tit cou
j’avais dû y briser l’ gaviot.
 
Alle était tout d’ rouge habillée...
(l’ sang qu’ avait pissé en fontaine),
comm’ si j’ l’avais débarbouillée
avec de la gelée d’ groseille...
 
Et sa robe était en lambeaux,
sa belle robe des Dimanches,
et son corsage ouvert montrait
le haut d’ sa bell’ tit’ gorge blanche
dont j’étais tell’ment amoureux.
Mais d’ tout ça, z’yeux, nichons, figure,
j’en avais fait qu’un panaris
qu’était affreux à voir, affreux.
 
Alorss on m’a emm’né, Monsieur.
Les agents ont dû m’ protéger
contr’ les cann’s et les parapluies,
les pierr’s, les coups d’ poing, les coups d’ pied
mais y m’ont quand même attigé.
 
(N’est-c’ pas, y pouvaient pas s’ douter,
de tout c’ qu’a m’avait fait souffrir.)
 
Et je suis parti en pleurant,
et j’ai compris c’ que j’ venais d’ faire.
 
J’ me disais tout en v’nant ici.
« Pauvre Julien, pauvre Julien...
sais-tu qu’ tu viens d’ faire un beau coup !
ça peut s’appeler d’ la belle ouvrage...
tu viens d’esquinter tes amours.
 
« À présent ta vie est foutue,
c’est l’ dur, la crève ou la misère ;
quand tu t’y mets tu travaill’s bien,
 
Pauvre Julien, pauvre Julien !
 
 
« Présent partout où c’est qu’ t’ iras,
si tu vis... tu la reverras
écrasée, vilaine, en bouillie
d’ la magnèr’ qu’ tu l’as arrangée.
Ell’ que tu trouvais si jolie
et que d’ baisers t’ aurais mangée.
 
Pauvre Julien, pauvre Julien !
 
 
« A t’ faisait des queues, c’est certain.
Mais quoi, c’était-y eun’ raison ?
c’était h’encor qu’eun’ pauv’ mignarde
qui connaissait pas l’ mal du bien...
C’est vrai qu’a s’ra pus à personne ;
à toi non pus, ça t’avanc’ bien,
 
Pauvre Julien, pauvre Julien !
 
 
« Et dir’ qu’y a seul’ment un quart d’heure
t’ étais encore un « citoyen »,
maint’nant te v’là avec la crème.
Ah ! ben, t’appell’s ça d’ la tendresse !
t’ as beau êt’ bon zig et honnête,
n’ pas l’avoir tuée pour la galette,
moi, j’ te dis qu’ tu n’es qu’un feignant,
un marteau et un propre-à-rien,
 
Pauvre Julien, pauvre Julien. »
 
 
Aussi maint’nant tant pir’ tant pire,
J’ me fous d’ tout, pensez si j’ m’en fous ;
fait’s de moi donc c’ que vous voudrez,
prenez ma peau si vous voulez,
et tout d’ suit’ vous m’ rendrez service.
 
À présent qu’alle est estourbie,
à quoi bon, à quoi bon ma vie ?
j’y survivrai pas, vous verrez....
 
Ah ! la garc’ tout d’ mêm’, la fumelle !
Avoir fait de moi c’ qu’alle a fait,
de moi un honnête ouvrier,
me conduire ousqu’a m’a conduit...
qué malheur, alors ! Quée misère !...
 
Voilà comment qu’ c’est arrivé,
c’est tout, voyez, M’sieu l’ Commissaire.
 
 
 
 
 
 
 

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