Jules Laforgue

Le Sanglot de la Terre (et autres premiers poèmes)


La Cigarette


 
Oui, ce monde est bien plat ; quant à l’autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.
 
Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m’endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.
 
Et j’entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Ou l’on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des chœurs de moustiques.
 
Et puis, quand je m’éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le cœur plein d’une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d’oie.
 

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 15 juillet 2015 à 11h17

Éléphant triple
------------------

Cet éléphant d’argent habite une planète
Où prospèrent le druide et le jeteur de sorts ;
Des chants immémoriaux y célèbrent la mort
De chevaliers loyaux, de paladins honnêtes.

Au temple, chaque jour, sautillent des squelettes ;
L’éléphant s’en amuse et sa trompe se tord
Tandis que le public sur les gradins s’endort,
Tant son indifférence au spectacle est complète.

Puis s’exprime en ce lieu la sagesse d’une oie
Qui veut communiquer aux fidèles sa joie ;
Et cela peut se faire en deux ou trois beaux vers.

Alors notre éléphant invite les moustiques
À produire avec lui des sonnets fantastiques
Sur sa vision profonde, issue d’un rêve clair.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 16 novembre 2016 à 17h35

Le seigneur de Bételgeuse
----------------------------------

Il règne sur l’étoile et ses douze planètes,
Il ordonne leurs jours et préside à leur sort ;
Car lui seul peut juger les vivants et les morts,
Les errants, les bandits et les sujets honnêtes.

Les vierges du couvent, priant Sainte Ginette,
Font des voeux pour ce maître et redresseur de torts ;
Écoutant leur murmure, il s’allonge et s’endort,
Bénissant de sa main ces charmantes nonnettes.

Tandis que son esprit dans le sommeil se noie
Un rêve familier lui apporte la joie ;
Alors, au coeur du songe, il aligne des vers.

Son somme n’est jamais troublé par les moustiques,
Il est protégé par des plantes fantastiques
Jusqu’à la tendre aurore et jusqu’au matin clair.

[Lien vers ce commentaire]

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