Jules Laforgue


Marche funèbre pour la mort de la terre


 
                                  (Billet de faire-part.)
 
Lento.
 
Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d’or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très lent de votre sœur qui dort.
 
Les temps sont révolus ! Morte à jamais, la Terre,
Après un dernier râle (où tremblait un sanglot !)
Dans le silence noir du calme sans écho,
Flotte ainsi qu’une épave énorme et solitaire.
Quel rêve ! est-ce donc vrai ? par la nuit emporté,
Tu n’es plus qu’un cercueil, bloc inerte et tragique
Rappelle-toi pourtant ! Oh ! l’épopée unique !...
Non, dors, c’est bien fini, dors pour l’éternité.
 
Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d’or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très lent de votre sœur qui dort.

 
Et pourtant souviens-toi, Terre, des premiers âges,
Alors que tu n’avais, dans le spleen des longs jours,
Que les pantoums du vent, la clameur des flots sourds,
Et les bruissements argentins des feuillages.
Mais l’être impur paraît ! ce frêle révolté
De la sainte Maïa déchire les beaux voiles
Et le sanglot des temps jaillit vers les étoiles...
Mais dors, c’est bien fini, dors pour l’éternité.
 
Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d’or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très lent de votre sœur qui dort.

 
Oh ! tu n’oublieras pas la nuit du moyen âge,
Où, dans l’affolement du glas du « Dies irae »,
La Famine pilait les vieux os déterrés
Pour la Peste gorgeant les charniers avec rage.
Souviens-toi de cette heure où l’homme épouvanté,
Sous le ciel sans espoir et têtu de la Grâce,
Clamait : « Gloire au Très-Bon », et maudissait sa race !
Mais dors, c’est bien fini, dors pour l’éternité.
 
Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d’or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très lent de votre sœur qui dort.

 
Hymnes ! autels sanglants ! ô sombres cathédrales,
Aux vitraux douloureux, dans les cloches, l’encens.
Et l’orgue déchaînant ses hosannas puissants !
Ô cloîtres blancs perdus ! pâles amours claustrales,
[...] ce siècle hystérique où l’homme a tant douté,
Et s’est retrouvé seul, sans Justice, sans Père.
Roulant par l’inconnu, sur un bloc éphémère.
Mais dors, c’est bien fini, dors pour l’éternité.
 
Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d’or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très lent de votre sœur qui dort.

 
Et les bûchers ! les plombs ! la torture ! les bagnes !
Les hôpitaux de fous, les tours, les lupanars,
La vieille invention ! la musique ! les arts
Et la science ! et la guerre engraissant la campagne !
Et le luxe ! le spleen, l’amour, la charité !
La faim, la soif, l’alcool, dix mille maladies !
Oh ! quel drame ont vécu ces cendres refroidies !
Mais dors, c’est bien fini, dors pour l’éternité.
 
Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d’or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très lent de votre sœur qui dort.

 
Où donc est Çakia, cœur chaste et trop sublime,
Qui saigna pour tout être et dit la bonne Loi ?
Et Jésus triste et doux qui douta de la Foi
Dont il avait vécu, dont il mourait victime ?
Tous ceux qui sur l’énigme atroce ont sangloté ?
Où, leurs livres, sans fond, ainsi que la démence ?
Oh ! que d’obscurs aussi saignèrent en silence !...
Mais dors, c’est bien fini, dors pour l’éternité.
 
Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d’or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très lent de votre sœur qui dort.

 
Et plus rien ! ô Venus de marbre ! eaux-fortes vaines !
Cerveau fou de Hegel ! doux refrains consolants !
Clochers brodés à jour et consumés d’élans.
Livres où l’homme mit d’inutiles victoires !
Tout ce qu’a la fureur de tes fils enfanté
Tout ce qui fut ta fange et ta splendeur si brève,
Ô Terre, est maintenant comme un rêve, un grand rêve.
Va, dors, c’est bien fini, dors pour l’éternité.
 
Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d’or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très lent de votre sœur qui dort.

 
Dors pour l’éternité, c’est fini, tu peux croire
Que ce drame inouï ne fut qu’un cauchemar,
Tu n’es plus qu’un tombeau qui promène, au hasard
Une cendre sans nom dans le noir sans mémoire.
C’était un songe, oh ! oui, tu n’as jamais été !
Tout est seul ! nul témoin ! rien ne voit, rien ne pense.
Il n’y a que le noir, le temps et le silence...
Dors, tu viens de rêver, dors pour l’éternité.
 
Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d’or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très lent de votre sœur qui dort.

 

Le Sanglot de la Terre (et autres premiers poèmes)

Commentaire(s)

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Сlаudе Lе Ρеtit

Οrléаns : «Jе mеurs dе sоif, еn сôté lа fоntаinе...»

Οrléаns : «Diеu, qu’il lа fаit bоn rеgаrdеr...»

Rоdеnbасh : «Lеs суgnеs blаnсs, dаns lеs саnаuх dеs villеs mоrtеs...»

Sсаliоn dе Virblunеаu : «Étаnt аu lit соuсhé, аu liеu dе rеpоsеr...»

Klingsоr : L’Ιnutilе Сhаnsоn

Viаu : «L’аutrе јоur inspiré d’unе divinе flаmmе...»

Viаu : «Αu mоins аi-је sоngé quе је vоus аi bаiséе...»

Lаmаrtinе : Αuх Сhrétiеns dаns lеs tеmps d’éprеuvе

Sсudérу : Ρhilis dаnsе lа Sаrаbаndе

Sсudérу : Sur un Sоngе

Hugо : Сlаirе

☆ ☆ ☆ ☆

Οrléаns : «Jе mеurs dе sоif, еn сôté lа fоntаinе...»

Viаu : «L’аutrе јоur inspiré d’unе divinе flаmmе...»

Αpоllinаirе : Dаmе à lа sеrvаntе

Αubigné : Εхtаsе

Drеlinсоurt : Sur lеs Ρiеrrеs préсiеusеs

Vоiturе : «D’un buvеur d’еаu, соmmе аvеz débаttu...»

Sаrrаsin : «Lа bеаuté quе је sеrs...»

Hugо : Сlаirе Ρ.

Rоdеnbасh : «Dоuсеur du sоir ! Dоuсеur dе lа сhаmbrе sаns lаmpе !...»

Αpоllinаirе : Сœur соurоnnе еt mirоir

Cоmmеntaires récеnts

De Αrаmis sur Guitаrе : «Gаstibеlzа, l’hоmmе à lа саrаbinе...» (Hugо)

De Сосhоnfuсius sur Αuх préсiеusеs (Lе Ρеtit)

De Αrаmis sur Stаnсеs à Μаrquisе (Соrnеillе)

De Сосhоnfuсius sur Sоnnеt d’Αutоmnе (Βаudеlаirе)

De Сосhоnfuсius sur Εхtаsе (Αubigné)

De Сrуstасé sur «Αuprès dе се bеаu tеint, lе lуs еn nоir sе сhаngе...» (Αubigné)

De piсh24 sur Ρhilis dаnsе lа Sаrаbаndе (Sсudérу)

De Rоlаnd Βасri sur «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...» (Αrvеrs)

De Ρ10H24- sur Εllе еt lui (Αutrаn)

De Jеhаn Fоntаinе sur Lе Glаnd еt lе Сhаmpignоn (Lасhаmbеаudiе)

De Сurаrе- sur «Quаnd је vоudrаi sоnnеr dе mоn grаnd Αvаnsоn...» (Du Βеllау)

De Αrаmis sur «Quаnd mоn fil sе саssеrа sоus...» (Ρеllеrin)

De Αmаris- sur Sуmbоlе (Gilkin)

De Εsprit dе сеllе sur Sоnnеt mélаnсоliquе (Αdеlswärd-Fеrsеn)

De Сurаrе- sur Αprès lа bаtаillе (Hugо)

De Μilоu dе Βlаnquеfоrt sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Filоu dе Βlаnсhеmоrt sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Quеuflу sur «Vоus Flеuvеs еt Ruissеаuх, еt vоus, сlаirеs Fоntаinеs...» (Сhаndiеu)

De Lе Gаrdiеn sur Μоrt d’un аutrе Juif (Μоrаnd)

De Εsprit dе сеllе sur Républiquе Αrgеntinе — Lа Ρlаtа (Lеvеу)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе