Jules Laforgue


Paroles d’un époux inconsolable


 
Mon épouse n’est plus ! — Je ne crois pas à l’âme,
Son âme ne m’est rien, je ne la connais pas.
Ce que j’ai connu, moi, c’est ce beau corps de femme
Que j’ai tenu sous moi ! qu’ont étreint ces deux bras !
 
Ce sont ces cheveux noirs et fins, ces rouges lèvres,
Ces épaules, ce dos, ces seins, tièdes et mous,
Qu’en nos nuits d’insomnie, après l’heure des fièvres,
Ma bouche marquetait de mille baisers fous.
 
C’est cela, cela seul. C’est ce que j’ai vu vivre,
C’est ce qui m’a grisé tout entier, tête et cœur,
Ce dont le souvenir, même encor, me rend ivre,
Ou me coule par tout le corps une langueur.
 
J’ai gardé notre lit, sa robe et sa cuirasse,
Ses jupons de dessous et ses gants et ses bas,
Ses linges capiteux que j’étreins, que j’embrasse
Parfois, pour m’en griser, et qui ne remuent pas !
 
Non, je ne me ferai jamais à cette idée
Qu’elle fut et n’est plus ! et malgré nos amours !
Car moi je vis encor, moi qui l’ai possédée !
Et mes bras sont puissants, et mon cœur bat toujours !
 
L’été dernier, par une après-midi semblable,
Dans le soleil, la foule et le luxe criard,
Et les fiacres sans fin, toujours broyant le sable,
Nous avons traversé ce même boulevard.
 
Elle avait ces yeux noirs qu’une insomnie attise,
Elle était à mon bras, et je la vois encor
Avec son col brodé d’une dentelle exquise,
Son chignon traversé d’un léger poignard d’or.
 
Et maintenant, elle est là-bas, au cimetière,
Dans une caisse en bois, seule, loin de Paris,
Offrant aux vers gluants sa bouche hospitalière,
Les yeux vidés, le nez mangé, les seins pourris.
 
Je m’assieds sur un banc ; tout va, tout continue,
Le boulevard fourmille au soleil éternel,
Nul ne sait qu’elle fut, dans cette âpre cohue,
Et pour m’en souvenir je suis seul sous le ciel !
 
Vous ai-je donc rêvés, nuits de voluptés folles,
Spasmes, sanglots d’amour, rages à nous broyer !
Doux matins où, très las, nous rêvions sans paroles,
Nos deux têtes d’enfants sur le même oreiller.
 
Je ne la verrai plus. Elle se décompose
Selon les mouvements sans mémoire, absolus.
— Son bras avait au coude une fossette rose. —
J’aurais dû mieux l’aimer ! Je ne la verrai plus.
 
Racines des fleurs d’or, averses des nuits lentes,
Soleil, brises sans but, vers de terre sacrés,
Tous les agents divins se sont glissés aux fentes
Du coffre qui détient ses restes adorés !
 
Où sont ses pieds rosés aux chevilles d’ivoire ?
Sa hanche au grand contour, les globes de ses seins ?
Son crâne a-t-il encor cette crinière noire
Que l’orgie autrefois couronnait de raisins ?
 
Et son ventre, son dos ? Oh ! que sont devenues
Surtout, par les hasards de l’insensible azur,
Ces épaules cold-cream ? et ces lèvres charnues
Où mes dents mordillaient comme dans un fruit mûr ?
 
Et ces cuisses que j’ai fait craquer dans les miennes ?
Et ce col délicat, ce menton et ce nez,
Ces yeux d’enfer pareils à ceux des Bohémiennes
Et ses pâles doigts fins aux ongles carminés ?
 
Il n’y a que l’échange universel des choses,
Rien n’est seul, rien ne naît, rien n’est anéanti,
Et pour les longs baisers de ses métamorphoses,
Ce qui fut mon épouse au hasard est parti !
 
Parti pour les sillons, les forêts et les sentes,
Les mûres des chemins, les prés verts, les troupeaux,
Les vagabonds hâlés, les moissons d’or mouvantes,
Et les grands nénuphars où pondent les crapauds,
 
Parti pour les cités et leurs arbres phtisiques,
Les miasmes de leurs nuits où flambe le gaz cru,
Les bouges, les salons, les halles, les boutiques,
Et la maigre catin et le boursier ventru.
 
Parti... fleurir peut-être un vieux mur de clôture
Par-dessus qui, dans l’ombre et les chansons des nids,
Deux voisins s’ennuyant en villégiature
Échangeront un soir des serments infinis !

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