Jules Laforgue

Les Complaintes, 1885


Préludes autobiographiques


 

    Soif d’infini martyre ? Extase en théorèmes,
Que la création est belle, tout de même !


En voulant mettre un peu d’ordre dans ce tiroir,
Je me suis perdu par mes grands vingt ans, ce soir
De Noël gras.
                                          Ah ! dérisoire créature !
Fleuve à reflets, où les deuils d’Unique ne durent
Pas plus que d’autres ! L’ai-je rêvé, ce Noël
Où je brûlais de pleurs noirs un mouchoir réel,
Parce que, débordant des chagrins de la Terre
Et des frères Soleils, et ne pouvant me faire
Aux monstruosités sans but et sans témoin
Du cher Tout, et bien las de me meurtrir les poings
Aux steppes du cobalt sourd, ivre-mort de doute,
Je vivotais, altéré de Nihil de toutes
Les citernes de mon Amour ?
                                                        Seul, pur, songeur,
Me croyant hypertrophique ! comme un plongeur
Aux mouvants bosquets des savanes sous-marines,
J’avais roulé par les livres, bon misogyne.
 
Cathédrale anonyme ! en ce Paris, jardin
Obtus et chic, avec son bourgeois de Jourdain
À rêveurs ; ses vitraux fardés, ses vieux dimanches
Dans les quartiers tannés où regardent des branches
Par-dessus les murs des pensionnats, et ses
Ciels trop poignants à qui l’Angélus fait : assez !
 
Paris qui, du plus bon bébé de la Nature,
Instaure un lexicon mal cousu de ratures.
 
Bon Breton né sous les Tropiques, chaque soir
J’allais le long d’un quai bien nommé mon rêvoir,
Et buvant les étoiles à même : « ô Mystère !
Quel calme chez les astres ! ce train-train sur terre !
Est-il Quelqu’un, vers quand, à travers l’infini,
Clamer l’universel lammasabaktani ?
Voyons ; les cercles du Cercle, en effets et causes,
Dans leurs incessants vortex de métamorphoses,
Sentent pourtant, abstrait, ou, ma foi, quelque part,
Battre un cœur ! un cœur simple ; ou veiller un Regard !
Oh ! qu’il n’y ait personne et que Tout continue !
Alors géhenne à fous, sans raison, sans issue !
Et depuis les Toujours, et vers l’Éternité !
Comment donc quelque chose a-t-il jamais été !
Que Tout se sache seul au moins, pour qu’il se tue !
Draguant les chantiers d’étoiles, qu’un Cri se rue,
Mort ! emballant en ses linceuls aux clapotis
Irrévocables, ces sols d’impôts abrutis !
Que l’Espace ait un bon haut-le-cœur et vomisse
Le Temps nul, et ce Vin aux geysers de justice !
Lyres des nerfs, filles des Harpes d’Idéal
Qui vibriez, aux soirs d’exil, sans songer à mal,
Redevenez plasma ! Ni Témoin, ni spectacle !
Chut, ultime vibration de la Débâcle,
Et que Jamais soit Tout, bien intrinséquement,
Très hermétiquement, primordialement ! »
 
Ah ! – Le long des calvaires de la Conscience,
La Passion des mondes studieux t’encense,
Aux Orgues des Résignations, Idéal,
Ô Galatée aux pommiers de l’Éden-Natal !
 
Martyres, croix de l’Art, formules, fugues douces,
Babels d’or où le vent soigne de bonnes mousses ;
Mondes vivotant, vaguement étiquetés
De livres, sous la céleste Éternullité :
Vanité, vanité, vous dis-je ! – Oh ! moi, J’existe,
Mais où sont, maintenant, les nerfs de ce Psalmiste ?
Minuit un quart ; quels bords te voient passer, aux nuits
Anonymes, ô Nébuleuse-Mère ? Et puis,
Qu’il doit agoniser d’étoiles éprouvées,
À cette heure où Christ naît, sans feu pour leurs couvées,
Mais clamant : ô mon Dieu ! tant que, vers leur ciel mort,
Une flèche de cathédrale pointe encor
Des polaires surplis ! – Ces Terres se sont tues,
Et la création fonctionne têtue !
Sans issue, elle est Tout ; et nulle autre, elle est Tout.
X en soi ? Soif à trucs ! Songe d’une nuit d’août ?
Sans le mot, nous serons revannés, ô ma Terre !
Puis tes sœurs. Et nunc et semper, Amen. Se taire.
 
Je veux parler au Temps ! criais-je. Oh ! quelque engrais
Anonyme ! Moi ! mon Sacré-Cœur ! – J’espérais
Qu’à ma mort tout frémirait, du cèdre à l’hysope ;
Que ce Temps, déraillant, tomberait en syncope,
Que, pour venir jeter sur mes lèvres des fleurs,
Les Soleils très navrés détraqueraient leurs chœurs ;
Qu’un soir, du moins, mon Cri me jaillissant des moelles,
On verrait, mon Dieu, des signaux dans les étoiles ?
 
Puis, fou devant ce ciel qui toujours nous bouda,
Je rêvais de prêcher la fin, nom d’un Bouddha !
Oh ! pâle mutilé, d’un : qui m’aime me suive !
Faisant de leurs cités une unique Ninive,
Mener ces chers bourgeois, fouettés d’alléluias,
Au Saint-Sépulcre maternel du Nirvâna !
 
Maintenant, je m’en lave les mains (concurrence
Vitale, l’argent, l’art, puis les lois de la France...)
 
Vermis sum, pulvis es ! où sont mes nerfs d’hier ?
Mes muscles de demain ? Et le terreau si fier
De Mon âme, où donc était-il, il y a mille
Siècles ? et comme, incessamment, il file, file !...
Anonyme ! et pour Quoi ? – Pardon, Quelconque Loi !
L’être est forme, Brahma seul est Tout-Un en soi.
 
Ô Robe aux cannelures à jamais doriques
Où grimpent les Passions des grappes cosmiques ;
Ô Robe de Maïa, ô jupe de Maman,
Je baise vos ourlets tombals éperdument !
Je sais ! la vie outrecuidante est une trêve
D’un jour au Bon Repos qui pas plus ne s’achève
Qu’il n’a commencé. Moi, ma trêve, confiant,
Je la veux cuver au sein de l’Inconscient.
 
Dernière crise. Deux semaines errabundes,
En tout, sans que mon Ange Gardien me réponde.
Dilemme à deux sentiers vers l’Éden des Élus :
Me laisser éponger mon Moi par l’Absolu ?
Ou bien, élixirer l’Absolu en moi-même ?
C’est passé. J’aime tout, aimant mieux que Tout m’aime,
Donc Je m’en vais flottant aux orgues sous-marins,
Par les coraux, les œufs, les bras verts, les écrins,
Dans la tourbillonnante éternelle agonie
D’un Nirvâna des Danaïdes du génie !
Lacs de syncopes esthétiques ! Tunnels d’or !
Pastel défunt ! fondant sur une langue ! Mort
Mourante ivre morte ! Et la conscience unique
Que c’est dans la Sainte Piscine ésotérique
D’un lucus à huis clos, sans pape et sans laquais,
Que J’ouvre ainsi mes riches veines à Jamais.
 
En attendant la mort mortelle, sans mystère,
Lors quoi l’usage veut qu’on nous cache sous terre.
 
Maintenant, tu n’as pas cru devoir rester coi ;
Eh bien, un cri humain ! s’il en reste un pour toi.
 

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