Jules Laforgue


Sonnet pour éventail


 
Stupeur ! Derrière moi, sans que j’aie existé,
Semant par l’infini les sphères vagabondes
En les renouvelant de leurs cendres fécondes,
A coulé lentement toute une éternité.
 
Jamais ! Puis me voilà dans la nuit rejeté.
Tout est fini pour moi, cependant que les mondes,
L’autre éternité, vont continuer leurs rondes,
Aussi calmes qu’aux temps où je n’ai pas été.
 
Juste le temps de voir que tout est mal sur terre,
Que c’est en vain qu’on cherche un cœur à l’univers,
Qu’il faut se résigner à l’immense mystère,
 
Et que, sanglot perdu, lueur aux cieux déserts,
Pli qui fronce un instant sur l’infini des mers,
L’homme entre deux néants n’est qu’un jour de misère.
 

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 19 mars 2015 à 14h28

Nef atlante
------------

Ce vaisseau d’un pays qui cessa d’exister
Poursuit en mer d’argent sa course vagabonde ;
Selon les grands devins, cette errance inféconde
Pourra se prolonger pendant l’éternité.

Jamais sur une plage il ne fut rejeté,
Ce témoin d’un antique et bel état du monde :
D’or chimiquement pur on fit sa coque ronde,
Qui semble de soleil sous l’azur de l’été.

Le capitaine en est un ondin translucide
Au point qu’on peut penser que le vaisseau est vide,
Que ce n’est qu’une épave, un objet dérivant.

Il a pour matelots deux ânes solitaires
Dont les sabots, jamais, ne peuvent toucher terre :
Car ils sont condamnés à se nourrir de vent.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 14 juillet 2017 à 16h59

Moyen duc
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Le hibou ne sait pas s’il a droit d’exister,
Mais la nuit apprécie sa course vagabonde ;
Ces oiseaux sont connus comme espèce inféconde,
Mais qui se reproduit pendant l’éternité.

Jamais de son branchage il ne fut rejeté,
Ce témoin de l’antique et premier jour du monde :
D’un excellent plumage on fit sa tête ronde,
Qui la neige paraît sous l’azur de l’été.

Le cerveau du hibou est presque translucide
Au point qu’on peut penser que son crâne est bien vide,
Que ce n’est qu’une épave, un esprit dérivant.

Mais il a pour parrains deux anges solitaires
Dont les âmes, jamais, ne peuvent toucher terre :
Car, comme ce rapace, ils sont nourris de vent.

[Lien vers ce commentaire]

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