Lamartine

Jocelyn, 1836


Les Laboureurs


 
Quelquefois dès l’aurore, après le sacrifice,
Ma bible sous mon bras, quand le ciel est propice,
Je quitte mon église et mes murs jusqu’au soir,
Et je vais par les champs m’égarer ou m’asseoir,
Sans guide, sans chemin, marchant à l’aventure,
Comme un livre au hasard feuilletant la nature ;
Mais partout recueilli ; car j’y trouve en tout lieu
Quelque fragment écrit du vaste nom de Dieu.
Oh ! qui peut lire ainsi les pages du grand livre
Ne doit ni se lasser ni se plaindre de vivre !
 
La tiède attraction des rayons d’un ciel chaud
Sur les monts ce matin m’avaient mené plus haut,
J’atteignis le sommet d’une rude colline
Qu’un lac baigne à sa base et qu’un glacier domine,
Et dont les flancs boisés aux penchants adoucis
Sont tachés de sapins par des prés éclaircis.
Tout en haut seulement des bouquets circulaires
De châtaigniers croulants, de chênes séculaires,
Découpant sur le ciel leurs dômes dentelés,
Imitent les vieux murs des donjons crénelés,
Rendent le ciel plus bleu par leur constraste sombre,
Et couvrent à leurs pieds quelques champs de leur ombre.
On voit en se penchant luire entre leurs rameaux
Le lac dont les rayons font scintiller les eaux,
Et glisser sous le vent la barque à l’aile blanche,
Comme une aile d’oiseau passant de branche en branche
Mais plus près leurs longs bras sur l’abîme penchés,
Et de l’humide nuit goutte à goutte étanchés,
Laissaient pendre leur feuille et pleuvoir leur rosée
Sur une étroite enceinte au levant exposée,
Et que d’autres troncs noirs enfermaient dans leur sein
Comme un lac de culture en son étroit bassin ;
J’y pouvais adosser le coude à leurs racines,
Tout voir, sans être vu, jusqu’au fond des ravines.
 
Déjà tout près de moi j’entendais par moments
Monter des pas, des voix et des mugissements :
C’était le paysan de la haute chaumine
Qui venait labourer son morceau de colline
Avec son soc plaintif traîné par ses bœufs blancs,
Et son mulet portant sa femme et ses enfants;
Et je pus, en lisant ma bible ou la nature,
Voir tout le jour la scène et l’écrire à mesure ;
Sous mon crayon distrait le feuillet devint noir.
Oh ! nature, on t’adore encor dans ton miroir.
 
 

*


 
Laissant souffler ses bœufs, le jeune homme s’appuie
Debout, au tronc d’un chêne, et de sa main essuie
La sueur du sentier sur son front mâle et doux,
La femme et les enfants tout petits, à genoux,
Devant les bœufs privés baissant leur corne à terre,
Leur cassent des rejets de frêne et de fougère
Et jettent devant eux en verdoyants monceaux
Les feuilles que leurs mains émondent des rameaux ;
Ils ruminent en paix, pendant que l’ombre obscure,
Sous le soleil montant, se replie à mesure,
Et, laissant de la glèbe attiédir la froideur,
Vient mourir et border les pieds du laboureur.
Il rattache le joug, sous la forte courroie,
Aux cornes qu’en pesant sa main robuste ploie ;
Les enfants vont cueillir des rameaux découpés,
Des gouttes de rosée encore tous trempés,
Au joug avec la feuille en verts festons les nouent,
Que sur leurs fronts voilés les fiers taureaux secouent,
Pour que leur flanc qui bat et leur poitrail poudreux
Portent sous le soleil un peu d’ombre avec eux ;
Au joug de bois poli le timon s’équilibre,
Sous l’essieu gémissant le soc se dresse et vibre,
L’homme saisit le manche et sous le coin tranchant
Pour ouvrir le sillon le guide au bout du champ.
 
 

*


 
              Ô travail, sainte loi du monde,
              Ton mystère va s’accomplir ;
              Pour rendre la glèbe féconde,
              De sueur il faut l’amollir !
              L’homme, enfant et fruit de la terre,
              Ouvre le flanc de cette mère
              Qui germe les fruits et les fleurs,
              Comme l’enfant mord la mamelle,
              Pour que le lait monte et ruisselle
              Du sein de sa nourrice en pleurs !
 
 

*


 
La terre, qui se fend sous le soc qu’elle aiguise,
En tronçons palpitants s’amoncelle et se brise ;
Et tout en s’entrouvrant, fume comme une chair
Qui se fend et palpite et fume sous le fer.
En deux monceaux poudreux les ailes la renversent.
Ses racines à nu, ses herbes se dispersent ;
Ses reptiles, ses vers, par le soc déterrés,
Se tordent sous son sein en tronçons torturés ;
L’homme les foule aux pieds, et, secouant le manche,
Enfonce plus avant le glaive qui les tranche ;
Le timon plonge et tremble, et déchire ses doigts ;
La femme parle aux bœufs du geste et de la voix ;
Les animaux, courbés sur leur jarret qui plie,
Pèsent de tout leur front sur le joug qui les lie,
Comme un cœur généreux leurs flancs battent d’ardeur ;
Ils font bondir le sol jusqu’en sa profondeur.
L’homme presse le pas, la femme suit à peine ;
Tous au bout du sillon arrivent hors d’haleine,
Ils s’arrêtent ; le bœuf rumine, et les enfants
Chassent avec la main les mouches de leurs flancs.
 
 

*


 
              Il est ouvert, il fume encore !
              Sur le sol, ce profond dessin !
              Ô terre ! tu vis tout éclore
              Du premier sillon de ton sein ;
              Il fut un Éden sans culture ;
              Mais il semble que la nature,
              Cherchant à l’homme un aiguillon,
              Ait enfoui pour lui sous terre
              Sa destinée et son mystère
              Cachés dans son premier sillon !
 
              Oh ! Le premier jour où la plaine,
              S’entrouvrant sous sa forte main,
              But la sainte sueur humaine
              Et reçu en dépôt le grain ;
              Pour voir la noble créature
              Aider Dieu, servir la nature,
              Le ciel ouvert roula son pli,
              Les fibres du sol palpitèrent,
              Et les anges surpris chantèrent
              Le second prodige accompli !
 
              Et les hommes ravis lièrent
              Au timon les bœufs accouplés
              Et les coteaux multiplièrent
              Les grands peuples comme les blés,
              Et les villes, ruches trop pleines,
              Débordèrent au sein des plaines,
              Et les vaisseaux, grands alcyons
              Comme à leurs nids les hirondelles,
              Portèrent sur leurs larges ailes
              Leur nourriture aux nations !
 
[...]

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