Lautréamont

Les Chants de Maldoror, 1869


FIN DU TROISIÈME CHANT

Chant quatrième

C’est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrième chant. Quand le pied glisse sur une grenouille, l’on sent une sensation de dégoût ; mais quand on effleure, à peine, le corps humain, avec la main, la peau des doigts se fend, comme les écailles d’un bloc de mica qu’on brise à coups de marteau ; et, de même que le cœur d’un requin, mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalité tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps après l’attouchement. Tant l’homme inspire de l’horreur à son propre semblable ! Peut-être que, lorsque j’avance cela, je me trompe ; mais, peut-être qu’aussi je dis vrai. Je connais, je conçois une maladie plus terrible que les yeux gonflés par les longues méditations sur le caractère étrange de l’homme : mais, je la cherche encor... et je n’ai pas pu la trouver ! Je ne me crois pas moins intelligent qu’un autre, et, cependant, qui oserait affirmer que j’ai réussi dans mes investigations ? Quel mensonge sortirait de sa bouche ! Le temple antique de Denderah est situé à une heure et demie de la rive gauche du Nil. Aujourd’hui, des phalanges innombrables de guêpes se sont emparées des rigoles et des corniches. Elles voltigent autour des colonnes, comme les ondes épaisses d’une chevelure noire. Seuls habitants du froid portique, ils gardent l’entrée des vestibules, comme un droit héréditaire. Je compare le bourdonnement de leurs ailes métalliques, au choc incessant des glaçons, précipités les uns contre les autres, pendant la débâcle des mers polaires. Mais, si je considère la conduite de celui auquel la providence donna le trône sur cette terre, les trois ailerons de ma douleur font entendre un plus grand murmure ! Quand une comète, pendant la nuit, apparaît subitement dans une région du ciel, après quatre-vingts ans d’absence, elle montre aux habitants terrestres et aux grillons sa queue brillante et vaporeuse. Sans doute, elle n’a pas conscience de ce long voyage ; il n’en est pas ainsi de moi : accoudé sur le chevet de mon lit, pendant que les dentelures d’un horizon aride et morne s’élèvent en vigueur sur le fond de mon âme, je m’absorbe dans les rêves de la compassion et je rougis pour l’homme ! Coupé en deux par la bise, le matelot, après avoir fait son quart de nuit, s’empresse de regagner son hamac : pourquoi cette consolation ne m’est-elle pas offerte ? L’idée que je suis tombé volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j’ai le droit moins qu’un autre de prononcer des plaintes, sur notre sort, qui reste enchaîné à la croûte durcie d’une planète, et sur l’essence de notre âme perverse, me pénètre comme un clou de forge. On a vu des explosions de feu grisou anéantir des familles entières ; mais, elles connurent l’agonie peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des décombres et des gaz délétères : moi... j’existe toujours comme le basalte ! Au milieu, comme au commencement de la vie, les anges se ressemblent à eux-mêmes : n’y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus ! L’homme et moi, claquemurés dans les limites de notre intelligence, comme souvent un lac dans une ceinture d’îles de corail, au lieu d’unir nos forces respectives pour nous défendre contre le hasard et l’infortune, nous nous écartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes opposées, comme si nous nous étions réciproquement blessés avec la pointe d’une dague ! On dirait que l’un comprend le mépris qu’il inspire à l’autre ; poussés par le mobile d’une dignité relative, nous nous empressons de ne pas induire en erreur notre adversaire ; chacun reste de son côté et n’ignore pas que la paix proclamée serait impossible à conserver. Eh bien, soit ! que ma guerre contre l’homme s’éternise, puisque chacun reconnaît dans l’autre sa propre dégradation... puisque les deux sont ennemis mortels. Que je doive remporter une victoire désastreuse ou succomber, le combat sera beau : moi, seul, contre l’humanité. Je ne me servirai pas d’armes construites avec le bois ou le fer ; je repousserai du pied les couches de minéraux extraites de la terre : la sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous mes doigts, un talisman redoutable. Dans plus d’une embuscade, l’homme, ce singe sublime, a déjà percé ma poitrine de sa lance de porphyre : un soldat ne montre pas ses blessures, pour si glorieuses qu’elles soient. Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis : deux amis qui cherchent obstinément à se détruire, quel drame !


Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Μilоsz : Τоus lеs Μоrts sоnt ivrеs...

Swаrth : Lеs Αrtistеs

Rоllinаt : Lа Jumеnt Zizi

Αrvеrs : «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...»

Dоnnау : Lаmеntо du trоmpé

Ρоpеlin : Viеuх mаrin, viеil аrtistе

Ρоpеlin : Viеuх mаrin, viеil аrtistе

Ρеllеrin : Lа grоssе dаmе сhаntе...

Βаudеlаirе : Lе Соuсhеr du Sоlеil rоmаntiquе

Αpоllinаirе : Dаns lе јаrdin d’Αnnа

☆ ☆ ☆ ☆

Hеrоld : Lа Саthédrаlе

Rоllinаt : L’Étоilе du fоu

Lа Villе dе Μirmоnt : «Νоvеmbrеs pluviеuх, tristеs аu bоrd dеs flеuvеs...»

Hеrоld : Lа Саthédrаlе

Vаuсаirе : «Hоrs lа dоulеur, l’аmоur nе dоnnе pаs grаnd-сhоsе...»

Swаrth : Αu lесtеur

Suаrès : Μеssаgе dе Ρâris

Lа Βоétiе : «Се јоurd’hui, du sоlеil lа сhаlеur аltéréе...»

Rоllinаt : Lе Τunnеl

Ρiсаrd : Lе Τrоublе

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «J’аvаis lоngtеmps еrré pаr lеs sоmbrеs désеrts...» (Hаbеrt)

De Сосhоnfuсius sur Rêvе : «Jе nе puis m’еndоrmir ; је sоngе...» (Lаfоrguе)

De Сосhоnfuсius sur Lе Diаblе dаns lа nuit (Fоrt)

De Сliеnt sur Sоnnеt du huit févriеr 1915 (Αpоllinаirе)

De Fоurmi sur Lе Τunnеl (Rоllinаt)

De Julеs dе Βlаnсhеmоrt sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Jеаn dе Βlаnquеfоrt sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Αlаntе-Limа sur «Соmbiеn durеrоnt nоs аmоurs ?...» (Ρrivаt d'Αnglеmоnt)

De Νаrсissе Hérоn sur «Соmbiеn durеrоnt nоs аmоurs ?...» (Βаudеlаirе)

De Νiсhоlаs nеwmаn sur Frаnсis Jаmmеs

De Αmigо* sur Dаns lе јаrdin d’Αnnа (Αpоllinаirе)

De Μаlvinа sur «Quаnd l’оmbrе mеnаçа dе lа fаtаlе lоi...» (Μаllаrmé)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur Lеs Ρоrсs : «Αvес lеurs grоins...» (Vеrhаеrеn)

De gаutiеr sur Lеs Αssis (Rimbаud)

De Lа Μusérаntе sur L’Éсhеllе (Αutrаn)

De Didiеr СΟLΡΙΝ sur «Αmоur, је nе mе plаins dе l’оrguеil еndurсi...» (Rоnsаrd)

De Μаriа sur «Αprès unе јоurnéе dе vеnt...» (Rilkе)

De Vinсеnt sur «Αu prеmiеr trаit, quе mоn œil rеnсоntrа...» (Τуаrd)

De vinсеnt sur «Ν’еs-tu lаssе, аussi, dе rêvеr d’hiеr ?...» (Viеlé-Griffin)

De Vinсеnt sur Lа Grеnоuillе blеuе (Fоrt)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе